Jaccard Michel

ASSOCIÉ, ID EST AVOCATS

Fondateur de l’Etude id est avocats, Michel Jaccard est un spécialiste du droit des technologies, des médias et de la propriété intellectuelle ainsi que du droit commercial et du financement d'entreprises, domaines dans lesquels il pratique, enseigne et publie depuis plus de 15 ans. Il a obtenu une licence et un doctorat de l'Université de Lausanne et un diplôme postgrade (LLM'97) de l'Université de Columbia, dans l'Etat de New York, où il est également admis au barreau et a travaillé plusieurs mois dans un cabinet international.

Le secret des licornes

L’internet n’est ma foi pas d’une grande cohérence. La licorne (« unicorn » en anglais) est décrite sur Wikipedia – l’encyclopédie du net par excellence – comme l’animal mythologique que l’on connaît. Or, vous n’y êtes pas du tout : une licorne est aujourd’hui le nom donné par l’industrie du capital-risque à une société bien réelle, dont la caractéristique est d’être valorisée par le marché à plus de un milliard de dollars sans que ses titres ne soient (encore) cotés en bourse; on en compte aujourd’hui près de 150, selon le site de référence Crunchbase (du coup, le vrai club élitiste est en fait celui des « decacorns », soit les sociétés valorisées à plus de dix milliards de dollars US, parmi lesquelles AirBnb, Dropbox, Pinterest, Snapchat, et bien sûr Uber)...

La question se pose évidemment de savoir ce qui distingue ces licornes des innombrables autres sociétés financées par du capital-risque mais dont la valorisation est moins glorieuse (ou plus raisonnable). Cette question titille entrepreneurs et investisseurs bien sûr, mais également pouvoirs publics (qui soutiennent l’ « innovation ») et économistes (qui cherchent à modéliser le succès). C’est une question dont la pertinence n’est pas limitée aux startups américaines. Elle est d’actualité aussi dans la région, à l’heure où l’on célèbre – à juste titre – le succès de plusieurs transactions qui mettent en lumière l’attrait suscité par de jeunes pousses suisses auprès de géants technologiques étrangers (notamment, les ventes récentes de Composyt Light Labs et de Lemoptix au géant américain Intel).

Il y a des réponses évidentes. La force et la cohésion du management, de même que l’expérience du conseil d’administration et des investisseurs de la première heure, souvent des business angels aguerris, jouent un rôle clé. Bien sûr, avoir un produit solide et une technologie innovante est aussi un facteur de succès. En fonction des cas, la qualité de la propriété intellectuelle détenue par la jeune pousse peut également être cruciale.

D’autres explications sont plus sujettes à discussion. Par exemple, le choix du nom, ou encore sa localisation. Le succès de la « silicon valley » peut-il être répliqué ailleurs ? Aux Etats-Unis déjà, la concurrence avec la Grande Pomme anime les esprits. Les classements foisonnent  pour dénicher les meilleurs endroits pour créer sa startup, sur la base de critères plus ou moins sérieux. On découvre par exemple que la Suisse ne se classe pas si bien par rapport au prix moyen de la bière, boisson favorite des jeunes entrepreneurs.

D’autres études permettent de se faire aussi une idée des chances pour une startup de rejoindre les rangs des licornes en prenant en compte les raisons de l’échec d’une entreprise : ne pas se concentrer suffisamment sur les besoins de sa clientèle ou, étonnamment, recevoir trop d'argent, trop tôt. Plus surprenant encore, le fait de n’avoir qu'un seul fondateur, qui ne peut donc partager avec un pair sa vision et ses soucis, peut favoriser l’échec : dès le début de l'aventure entrepreneuriale, il faut savoir s'entourer.

Enfin, certains relèvent un facteur essentiel de réussite : la chance, en particulier celle d'arriver au bon moment sur un marché en pleine croissance.

Ces raisonnements sont valables quel que soit le montant investi – ce n’est pas parce que la société a pu lever des dizaines de millions de dollars auprès d’investisseurs qu’elle est à l’abri de l’échec (comme le démontre l’évolution de Quirky ou encore, dans une moindre mesure, d’Evernote).

Il reste que la multiplication galopante des licornes commence à susciter des interrogations. Vu le foisonnement et le caractère aléatoire des facteurs de succès, les super startups que sont les licornes ne peuvent pas toutes tenir leurs promesses. La progression fulgurante de certaines justifie leur valorisation, certes, mais d’autres sociétés, par le jeu des privilèges de liquidation, ne vont rapporter de l'argent qu'aux seuls investisseurs, et non aux employés ou aux fondateurs. D’autres encore vont probablement être cotées à une valorisation moindre (ne dit-on pas "IPO is the new downround" ?). Et quelques-unes vont carrément mordre la poussière et disparaître comme leur pendant mythologique. Très pragmatiques, des auteurs américains ont déjà trouvé un mot pour décrire cette nouvelle espèce: les "unicorpses".

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