Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Le scandale estival de l’Europe molle

Il y a au cœur de l’Europe des Etats allergiques à l’Union : la Suisse, par exemple. Il y a aussi des moutons noirs, autrement inquiétants, à l’intérieur même de l’UE.

Viktor Orban, le premier ministre hongrois, a tenu fin juillet un discours proprement hallucinant. Il y proclamait son admiration pour des pays comme la Chine, la Russie, la Turquie et leur modèle d’Etat «illibéral» dont il veut s’inspirer. Multipliant les entraves à la liberté d’expression, à l’action des groupes qui lui déplaisent, et les mesures de renforcement de son propre pouvoir, Orban est déjà bien engagé sur ce chemin. Il crache ouvertement sur les valeurs et les principes de UE, que la Hongrie a embrassés en adhérant en 2004.

Et que dit l’Union ? Rien. Il y a bien eu en cours de route quelques récriminations molles, mais rien qui doive inquiéter le maître de Budapest. Il peut affirmer qu’un régime anti-démocratique, ou de démocratie dégradée, est compatible avec l’UE, Bruxelles se tait.

En vacances ? C’est un peu ça. Plus de deux mois après les élections européennes, la commission est évanescente et son président virtuel, falot et solitaire, Jean-Claud Juncker, est muet. Quant aux chefs des principaux Etats de l’Union, ils sont trop occupés à célébrer le centenaire de l’éclatement d’une guerre catastrophique…

Cette atonie de l’UE pour ce qui se passe en son cœur s’enrichit juste d’un peu de sourde cacophonie quand il s’agit de l’extérieur. Il a fallu des semaines de pressions américaines pour que les 28 parviennent à une position à peu près commune sur la crise ukrainienne, et à un nouveau train de sanctions contre les provocations de la Russie.

L’Ukraine est à sa porte, mais depuis le début, depuis qu’elle a proposé à Kiev un accord d’association, l’Union a traité ce dossier de manière paresseuse, d’abord, puis dans une grande confusion d’intérêts divergents et d’arrière-pensées quand les choses se sont gâtées.

Il y a pire, au Proche-Orient. Là se mêle à la paralysie européenne une bonne dose de schizophrénie. Elle vient de l’histoire.

Jusqu’à la guerre des Six Jours prévalait en Europe un profond sentiment de sympathie pour l’Etat d’Israël, clairement menacé de destruction. Puis quand l’OLP a abandonné la lutte armée et que les voisins arabes ont renoncé pratiquement à la guerre, les Européens sont devenus plus sensibles à l’injustice subie par les Palestiniens. Avec des nuances dans l’Union : les nouveaux membres de l’Est sont davantage à l’écoute d’Israël, alors que la «Vieille Europe» comprend mieux les thèses arabes. Le compromis se fait dans l’appui, essentiellement verbal, donné par l’UE à toutes les tentatives d’aboutir à une solution politique à deux Etats vivant en sécurité côte à côte.

Le problème, c’est que les mots ne sont pas en adéquation avec les actes.

Les mots, on vient encore de les entendre à propos de Gaza. L’Union a condamné les tirs de missiles du Hamas, déploré les «terribles pertes de vies, de femmes, d’enfants» du côté palestinien, et répété que la paix ne peut venir que de la création d’une Palestine à côté d’Israël. Elle est prête à «soutenir activement les négociations».

Les actes sont assez différents. Depuis 1995, un traité d’association et d’innombrables accords de coopération ont fait d’Israël l’Etat extra-européen le plus étroitement lié à l’UE : Javier Solana, l’ancien patron des relations extérieures de l’Union, disait qu’il était «membre sans être membre». De l’autre main, Bruxelles (s’était sa contribution aux efforts de paix) est devenu le principal bailleur de fonds de l’Autorité palestinienne, et le premier fournisseur d’aide humanitaire à Gaza.

D’un côté, un partenaire commercial privilégié. De l’autre, un mendiant de première classe. Les Palestiniens ne disent pas merci. A leurs yeux, la générosité européenne est juste un moyen de les aider à supporter la soumission et l’occupation, que ce soit à Gaza ou à Naplouse, et en fait à les perpétuer.

L’UE a bien pris quelques mesures qui ont fâché Israël. Par exemple, en autorisant les Etats membres à taxer les produits qui viennent des colonies de Cisjordanie. Mais comme tout arrive dans des cartons Made in Israël

Ce n’était pas à John Kerry de relancer – en vain – le processus de paix. Ce devrait être le rôle de l’Europe. Israël, si proche de nous, est à la fois l’enfant du rêve sioniste et le produit dérivé de la colonisation européenne. Il est aussi le remords vivant de notre XXe siècle criminel. Les Européens sont maintenant assez convaincus que la sécurité de l’Etat d’Israël passe par la liberté des Palestiniens, et par leur Etat. La passivité résignée et le double jeu de l’Union (et de ses voisins) sont politiquement et moralement intolérables.

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