Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Le retour des tyrans

C’était à Damas, il y a huit ans. Bassel (un chrétien pourtant) me parlait avec précaution de la profonde nostalgie qu’il sentait, dans son monde arabe, pour l’époque de la domination ottomane. Le pouvoir du calife, à Istanbul, était lointain ; les innombrables communautés sous son contrôle distant vivaient dans une autonomie protégée et plutôt paisible.

Souvenir fantasmé, bien sûr : les Turcs savaient être féroces. Mais si l’ami de Damas parlait d’un temps qu’il n’a pas connu, c’était pour mieux se lamenter sur ce qui a suivi : «Votre ordre.» Des Etats unifiés, centralisés, étouffant leurs diversités sous la poigne d’appareils bureaucratiques et policiers hypertrophiés et omnipotents.

Bassel expliquait ainsi le surgissement, contre les tyrans, du djihad contemporain dans le grand corps malade du sunnisme. Il n’avait pas prévu à quelle brutalité et à quelles ténèbres conduiraient sa nostalgie – et le nouveau califat proclamé l’an passé à Mossoul.

«Votre ordre» ? Il voulait dire que l’organisation post-ottomane a été largement dictée par les gens du nord : colonies, mandats, aventures militaires, pétrole dont les rentiers abusifs, pour se protéger, achètent massivement des armes aux anciens maîtres.

Puis l’Occident a eu des remords, drôle de remords.

La première fois, en 2003, les idéologues néoconservateurs ont convaincu George Bush que le renversement d’un dictateur par la force favoriserait une transmutation démocratique dans la région. En fait, la chute de Saddam Hussein a juste permis le remplacement d’une oppression minoritaire par une oppression majoritaire.

La deuxième fois fut moins honteuse : les soulèvements populaires de 2011 ont rencontré dans nos contrées un tel courant de sympathie qu’on a cru bon, en Libye, de donner depuis les airs un coup de main décisif aux insurgés, sans trop se préoccuper de ce qui se passait au sol. Le résultat, pour le moment, n’est pas joli à voir.

Ces interventions extérieures brouillonnes, ou aberrantes, ou naïvement sanglantes, ont stimulé énormément l’insurrection djihadiste que sentait monter Bassel : elle étend désormais ses tentacules partout dans la région, et jusqu’à Paris.

Le nord a paru d’abord obnubilé devant l’excroissance monstrueuse qui se dévoilait peu à peu dans les sables de Mésopotamie. Maintenant, sous le coup d’agressions directes (décapitations, attaques en France), les Occidentaux font un retour spectaculaire vers leurs penchants anciens, que décrit bien le jeune théoricien britannique de la guerre Emile Simpson (War From the Ground Up) : foin d’illusions démocratiques, il faut dans le Moyen-Orient des hommes à poigne capables d’imposer un ordre sans trop regarder aux moyens.

Vladimir Poutine, qui a ses raisons, assume le plus clairement cette préférence pour un réalisme cynique. Malraux le gaulliste disait qu’«entre les communistes et nous, il n’y a rien». Le Russe prolonge : entre Bachar el-Assad et l’Etat islamique, il n’y a personne. Et pour être sûr d’avoir raison, il fait bombarder les groupes armés qui ne reconnaissent pas l’autorité du nouveau califat. Autrement dit, contre la brutale insurrection, il faut redonner des couilles à la dictature syrienne flageolante.

Poutine est désormais écouté attentivement en Occident. Laurent Fabius, le ministre français des affaires étrangères, vient par un sortie calculée de lui emboiter le pas : il faut rassembler toutes les forces contre Daech, dit-il, y compris l’armée de Bachar el-Assad. Fabius a ensuite nuancé légèrement son propos, mais on comprend que le dictateur de Damas, qu’il fallait naguère impérativement déloger, est désormais un problème secondaire, sinon une pièce utile dans le nouveau jeu.

Et Assad n’est pas le seul. On sent bien qu’il y a en Occident une faveur renouvelée pour les hommes à poigne qui savent tenir les peuples. On perçoit même, ici ou là, une nostalgie pour le bon temps où Mouammar Kadhafi et Saddam Hussein savaient imposer une très précieuse stabilité dans leur secteur. C’est aussi ce que sait faire en Egypte le maréchal-président Sissi, sous le regard bienveillant des Etats-Unis.

Les tyrans, dont on rêvait la chute il y a quatre ans, sont de retour, avec leur impitoyable savoir-faire. Ce sont aussi eux, bien sûr, qui suscitent les révoltes.

Où est Bassel aujourd’hui ? Que pense-t-il ?

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