Jaccard Michel

ASSOCIÉ, ID EST AVOCATS

Fondateur de l’Etude id est avocats, Michel Jaccard est un spécialiste du droit des technologies, des médias et de la propriété intellectuelle ainsi que du droit commercial et du financement d'entreprises, domaines dans lesquels il pratique, enseigne et publie depuis plus de 15 ans. Il a obtenu une licence et un doctorat de l'Université de Lausanne et un diplôme postgrade (LLM'97) de l'Université de Columbia, dans l'Etat de New York, où il est également admis au barreau et a travaillé plusieurs mois dans un cabinet international.

Le prix de la gratuité

On a beaucoup parlé ces derniers temps de la surveillance exercée par des services secrets d’Etats surpuissants, avides de tout connaître de leurs citoyens et de ceux avec qui ils interagissent, où qu’ils soient dans le monde. Cette surveillance étatique a certainement existé de tout temps et il est assez naïf d’imaginer qu’un gouvernement se passe de tels moyens de surveillance s’ils sont disponibles.

Au moins ces pays – les Etats-Unis maintenant, d’autres bien sûr à l’avenir - paraissent-ils assumer cette surveillance. Qu’en est-il des groupes privés ?

De nombreuses « chartes de la vie privée » débutent par une déclaration solennelle du type « nous attachons de la valeur à votre vie privée » (« We value your privacy »). Cette affirmation est en général nuancée par une foule de limitations et d’exceptions au caractère strictement confidentiel des données personnelles, qu’il s’agisse du type de données récoltées, de l’usage qui en est fait ou des entités qui peuvent y avoir accès.

Mais cette déclaration initiale est moins trompeuse qu’il n’y paraît : nos informations personnelles ont bien une valeur, mais surtout pour ceux qui les recueillent, les mélangent, les comparent et les combinent à l’aide d’algorithmes complexes… Plus que nos nom et prénom toutefois, c’est surtout notre comportement et nos envies qui intéressent ces entreprises – et les annonceurs qu’elles courtisent.

D’aucuns voient dans cette collecte frénétique d’informations personnelles le vol pur et simple d’un bien intime. C’est parfois la stricte vérité – on peut mentionner, si elles sont confirmées, les dernières allégations impliquant Facebook au sujet de la collecte d’informations contenues dans le carnet d’adresses des utilisateurs de la plateforme, sans aucun consentement préalable des personnes concernées, pour la création de profils "fantômes".

Souvent, la situation est malgré tout plus complexe, comme l’explique aussi Aline Isoz dans son dernier billet. D’abord, la grande majorité des informations personnelles dont le traitement est dénoncé proviennent des utilisateurs eux-mêmes et sont de façon apparente (à défaut de transparente) – pour qui prend la peine de se renseigner. Celui qui alimente une base de données personnelles en connaissance de cause, ou même « à l’insu de son plein gré », ne peut s’en prendre qu’à lui-même si ces informations sont exploitées par la société à qui elles ont été confiées.

Ensuite, parce qu’en se positionnant en « victime innocente » d’un système dont le seul but serait de dépouiller des utilisateurs démunis, donc sans reconnaître une part de responsabilité, on oublie un peu vite que la plupart de ces services – messagerie électronique, informations en temps réel, transactions commerciales en ligne - sont fournis gratuitement ; or, cette gratuité dépend avant tout de la capacité des plateformes à générer du revenu grâce à la publicité en offrant aux annonceurs un accès ciblé à des clients potentiels de choix, sélectionnés en fonction de leurs données personnelles.

Il y a ainsi souvent une contrepartie à la collecte des données personnelles; parler de vol est alors exagéré. Reste à savoir quel est le prix juste du partage de ses données personnelles. Pour certains, ces données constituent la monnaie du 21ème siècle et nous sommes chanceux de pouvoir les « échanger » à si bon prix, vu les très nombreux avantages que nous en retirons.

Somme toute, ce qui est le plus dérangeant, c’est que le choix de partager nos informations personnelles ne nous appartient plus. Les services les plus populaires sur le réseau offrent bien des versions payantes – mais en échange de fonctionnalités supplémentaires, pas en échange de la garantie d’un anonymat (même relatif). Et pourtant, je serais prêt à payer pour que mes actes ne soient pas examinés à la loupe et mes moindres « déplacements virtuels » disséqués. A quand un Facebook payant ?

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