Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Le plat pays qui est le tien, Hollande

Ose-t-on, du confort des coteaux lémaniques, dire du mal de la France ? Bien sûr qu’on ose : de ce bout de pays francophone qui a dit non quand ses mauvais bergers lui ont demandé d’«arrêter l’immigration de masse».

Qu’auraient dit les Français si on leur avait posé pareille question ? A défaut de vote démocratique, écoutez les sondeurs. Accueillir des réfugiés Syriens ? Pas question (56%). Ouvrir les frontières et débloquer, comme Angela Merkel, six milliards d’euros en faveur de ceux qui fuient la guerre ou la dépossession ? Jamais (55%).

Mauvaise humeur conjoncturelle de l’opinion ? Mais le pouvoir socialiste s’adapte et suit. De Calais à la très riche région monégasque (en face de Vintimille), c’est la même rigueur et la même fermeture qui prévalent. Le Hongrois Viktor Orban, ou l’UDC suisse – si elle pouvait décider seule – n’agissent pas autrement.

François Hollande ne vient-il pas pourtant d’avouer, comme tout le monde, son émotion devant la photo du petit Aylan mort sur la plage ? Les 24000 réfugiés qu’il est désormais prêt à accueillir en deux ans servent à effacer l’effet désastreux provoqué par son refus initial des quotas solidaires que proposait la Commission européenne. A côté de l’Allemagne, nouveau môle politique, économique et éthique de l’Europe, le président ne pouvait laisser s’imposer l’image d’un pays paralysé par ses peurs et ses refus.

Et il est allé plus loin. De l’Elysée, le Français a repéré la source de tous ces malheurs qui migrent de Syrie : l’Etat islamique. Du coup, les Rafale survolent les sables autour de Raqqa pour repérer les chefs barbus et, si la photo est bonne, lâcher quelques missiles pour les rendre au néant.

Cette adhésion complète à la coalition militaire qu’a constituée au Proche-Orient le prix Nobel de la paix de la Maison Blanche est le pire des remèdes. La guerre du ciel ne peut avoir que deux effets : amplifier le flux des réfugiés ; conforter la solidarité d’une partie des populations sunnites de Syrie, d’Irak et d'ailleurs avec les troupes sans pitié du néo-califat. Et si les coalisés finissaient par envoyer en plus, comme le demandent des généraux, des troupes au sol, le résultat serait, comme d’habitude, catastrophique.

L’Europe et l’Occident n’ont pas de solution à la lente décomposition dont ne sort pas le monde arabo-musulman. Mais ils pourraient choisir de ne plus faire partie du problème.

Jean-Pierre Filiu, grand connaisseur, passionné, de la région, publie ces jours un livre (Les Arabes, leur destin et le nôtre, Histoire d’une libération) qui contient d’utiles rappels. Les sociétés arabes, au XIXe siècle, ont été travaillées par un courant réformateur et modernisateur (la Nahda), qui a été stoppé par la colonisation. Après le départ des puissances dominantes, occupantes ou mandataires, des tyrannies se sont installées ou ont été mises en place un peu partout. Les régimes autoritaires produisent mécaniquement des contestations plus ou moins violentes. Dans le monde arabe, le courant révolutionnaire a été nationaliste, puis marxiste, puis islamiste, et aujourd’hui massivement djihadiste.

Les Arabes eux-mêmes, seuls, peuvent sortir de cet engrenage. Le chemin est aride, au milieu des décombres, mais il ne devrait avoir qu’un but : des groupes sociaux autonomes qui élaborent librement leurs institutions et choisissent sans interférence extérieure leurs dirigeants élus.

C’est une évidence, naturellement, très compliquée. Mais qu’en fait l’Occident ? Il est engagé, de nouveau, dans une intervention régionale massive, en s’appuyant essentiellement sur des tyrannies consolidées. Dans le Golfe, de richissimes dynasties qui imposent le silence par les pétrodollars. Ailleurs, des dictatures militaro-policières qui répandent le sang et remplissent les prisons, comme dans l’Egypte du maréchal-président Sissi ; et même en Syrie, puisqu’une alliance objective et honteuse se dessine entre la coalition et le criminel de guerre qui contrôle encore Damas.

Ce désastre sans fin est collectif. Alors, pourquoi stigmatiser la France ? Par tristesse et dépit. Sous Hollande, elle est bourgeoise, rabougrie, toute plate, sans souffle. On n’entend plus une seule voix qui porte. C’est pourtant quelque chose que la grande nation a su produire : une vision généreuse, embrassant le long terme, sachant convaincre l’Europe qu’il en va désormais de sa sécurité, de ses valeurs, de son rayonnement.

Mais les trois individus qui se préparent à se disputer le pouvoir dans deux ans ne sont pas de cette trempe-là. 

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