Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Le pire des marchés : armes contre réfugiés

Il n’y a pas encore beaucoup de Yéménites au fond de la Méditerranée. Mais ça ne saurait tarder.

Dans le grand cimetière sous-marin des migrants éperdus, on dénombre surtout des Syriens, des Irakiens, des Somaliens, des Erythréens, des Afghans, des Maliens. Ils fuyaient tous des conflits déjà bien installés.

Le Yémen, c’est tout neuf : il va produire, bien sûr, son flux de réfugiés, et sa part de tragédie maritime.

Tout est en place. Une dispute locale se transforme en affrontement régional. Les Saoudiens, soupçonnant une manœuvre iranienne dans l’arrière-pays yéménite, mobilisent une coalition sunnite pour effacer la menace. Les avions décollent, lâchent leurs bombes et leurs missiles sur les villes et les banlieues. Des F-15 et des F-16 américains. Pas encore de Rafale français promis à l’Egypte et à d’autres ; ça viendra plus tard. Au sol, les civils se terrent ou prennent la fuite.

C’est l’échange le plus absurde : le nord vend au sud des armes de plus en plus sophistiquées, et il récolte les réfugiés qu’il a lui-même contribué à produire.

La Libye, au cœur du drame actuel, est l’exemple le plus extravagant de ce fonctionnement morbide. Quand Kadhafi plastronnait tout empétrolé dans ses uniformes chamarrés, les marchands d’armes se pressaient sous sa tente. Puis les Libyens ont montré qu’ils ne voulaient plus de ce clown sanglant, et les fournisseurs ont utilisé leurs propres armes, du ciel, pour provoquer la chute du tyran soudain encombrant. Une fois le guide éliminé, ses arsenaux remplis à ras bord ont alimenté tous les conflits de la région ; et le littoral libyen est désormais l’adresse que connaissent tous les candidats à l’asile chassés par la guerre et la déréliction.

Le nouveau classement mondial des marchands d’armes vient de sortir : les Etats-Unis et la Russie sont en tête ; loin derrière, la Chine a rejoint la France et l’Allemagne aux places d’honneur.

Côté acheteurs, sept sur dix des meilleurs clients sont situés dans la grande région arabo-musulmane, du Maroc au Pakistan.

Autrement dit, du nord se déversent en masse sur la partie la plus déchirée et la plus souffrante de la planète des engins de mort, extraordinairement coûteux de toutes les manières. Et les réfugiés sont le résultat inévitable de la violence répandue et de la misère qu’elle génère.

Un Rafale coûte à peu près 140 millions de francs. Un F-35, le nouveau bijou tueur de Lockheed Martin, autour de 160 millions.

L’opération Triton, conduite par l’Union européenne pour recueillir en mer – ou repousser, on ne sait plus très bien – les réfugiés, coûte 4,5 millions d’euros par mois. Moitié moins que Mare Nostrum, naguère gérée par l’Italie, jugée trop onéreuse et trop séduisante pour les candidats au refuge.

Naturellement, l’Europe, si elle doit prendre sa part du fardeau, ne peut pas être le réceptacle de toute la misère proche orientale. C’est politiquement impossible, et toutes les pleureuses en chambre qui mettent en accusation la «forteresse» que serait devenu le Vieux continent, et ses «crimes contre l’humanité», n’y pourront rien changer.

Par contre, ce que l’Europe, et les Etats-Unis, pourraient faire de plus raisonnable, ce serait de contribuer, ou d’essayer de contribuer à l’apaisement des conflits qui déchirent le sud et l’est de la Méditerranée. Mais il ne faut pas trop y compter. A Washington, les porte-parole du complexe militaro-industriel se frottent déjà les mains : au Proche-Orient, les arsenaux se vident, il va falloir les remplir.

Il faut des bombes et des missiles pour le Yémen.

 

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