Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Le pape est-il assez zen?

François est un révolutionnaire. La preuve ? Quand Evo Morales, le turbulent président bolivien, a accueilli l’autre jour le pape à La Paz, il lui a offert une croix faite d’une faucille et d’un marteau. Le Saint-Père avait l’air un peu surpris, mais il l’a bien cherché.

Car tous ceux qui ont lu Laudato Si comprennent que le pontife argentin a désormais choisi son camp. Le capitalisme débridé, écrit le pape dans l’écoencyclique qu’il vient de publier, c’est le mal, le «fumier du diable». Ce système fondé sur la concurrence des intérêts égoïstes, qui encourage par son avidité la surconsommation, est en train de détruire notre planète. Il faut donc le combattre, et brandir la fourche contre ses crottes diaboliques.

Divine surprise à l’extrême gauche. Naomi Klein, l’égérie canadienne de l’altermondialisme, est accourue au Vatican pour participer à un séminaire sur Laudato Si. Normal : son dernier ouvrage, This Changes Everything : Capitalism vs. the Climate, est écrit avec la même encre que l’encyclique de François, au point qu’on se demande si elle n’a pas inspiré les plumes vaticanes.

Le virage écolo du pape est radical. Longtemps l’Eglise, lisant littéralement la Genèse, a pensé que la Terre avait été donnée à l’homme pour le servir, libre à lui de l’exploiter et de la domestiquer. Il fallait aimer le Ciel, on pouvait mépriser la Terre. On voit le résultat : nature avilie, monde menacé de destruction.

Que faire ?

La réponse de François ressemble aux choix de l’Eglise en matière de sexualité : l’abstinence plutôt que le préservatif.

Contre le dérèglement climatique, dit-il, pas d’artifice. Cette calamité de notre temps touche et touchera d’abord les pauvres. C’est eux qu’il faut entendre. A leur exemple, devant la nature, il faut se montrer humble et changer d’attitude : les débordements productivistes du capitalisme sont mortifères. Place à la mesure, à la modestie, à l’économie contre le gaspillage. Il faut changer de paradigme.

Le propos papal est si raide qu’il rejette les propositions pragmatiques que des scientifiques et des économistes avancent. Et en particulier la plus prometteuse, apparemment, d’entre elles : la limitation des émissions de CO² par une taxe sur le carbone et la création d’un marché des droits à polluer (cap and trade). C’est la proposition que fait Jean Tirole, le récent prix Nobel d’économie, dans la perspective de la Conférence sur le climat, COP21, qui va se réunir à Paris : un marché mondial du CO² taxé.

Le pape n’en veut pas. Pour lui, le marché est désormais un gros mot. C’est le cœur même du dévergondage mortel du capitalisme. Ce serait soigner le mal par le mal. Pas question.

Et pourtant, le remède du cap and trade gagne du terrain. Bien sûr, l’expérience européenne n’a pas été très positive. Mais la Chine va s’y mettre. Et il y a des réussites : la Californie, par exemple.

Ça tombe bien : Jerry  Brown sera la semaine prochaine au Vatican, pour parler, lui aussi, de Lauda Si. Brown est le gouverneur de Californie. Il est moins connu que François, et c’est peut-être dommage.

Jerry Brown est presque aussi âgé que le pape, est c’est également un visionnaire, mais un visionnaire pratique. Séminariste jésuite (lui aussi !) dans son jeune âge, il a mené la plus étonnante des carrières politiques : gouverneur dans un premier temps, puis attorney general, puis maire d’Oakland, une des villes les plus dures d’Amérique, puis de nouveau gouverneur. Et là au milieu, pour prendre un peu de recul et de profondeur, il s’est fait moine zen.

Sagesse ? Depuis qu’il a repris le contrôle de la Californie des mains hésitantes du bateleur Schwarzenegger, Jerry Brown a redressé l’économie de l’Etat et l’a embarqué dans une transition énergétique et écologique pleine de promesse. En développant, en particulier, un marché des émissions de CO².

Le gouverneur zen préfère l’expérimentation et l’action pragmatique plutôt que l’incantation apocalyptique. François devrait l’écouter un peu. Loué soit-il !

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