Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Le paisible suicide de l’Europe

C’est la question qui tue. Frank-Walter Steinmeier, le ministre allemand des affaires étrangères, se demande si l’Union européenne existera encore, l’an prochain, sous la forme qu’on lui connait aujourd’hui. Il a lâché cette hypothèse amère devant la conférence sur la sécurité qui vient de se tenir à Munich. Le carnage syrien et ses retombées multiples étaient au menu. Il était bien question aussi, en marge de la réunion, d’une trêve dans les combats qui finira bien par arriver. Mais après plus de quatre ans de guerre civile régionale, la boursouflure sanglante du Moyen-Orient éclaire de façon lugubre l’impotence destructrice de l’Europe vers laquelle courent pourtant les réfugiés.

John Kerry était venu à Munich pour réconforter un peu les Européens, et dire à Steinmeier que tout n’est pas perdu. C’est son rôle : le secrétaire d’Etat s’est transformé en une sorte de pompier volontariste qui jette du sable sur les brasiers dont les Etats-Unis ne veulent plus trop se mêler. 

Pendant ce temps, à Palm Springs, sous le déjà doux soleil de Californie, Barack Obama recevait dix chefs d’Etat asiatiques pour parler de coopération et de développement. Là-bas, outre-Pacifique, les investissements américains explosent, entrainant des échanges en progression constante.

On ne saurait illustrer de manière plus éclatante les nouvelles priorités des Etats-Unis. Pour la Maison Blanche, l’ensemble arabo-musulman est désormais un trou noir plein d’un pétrole dont le pays n’a plus vraiment besoin. Obama suit le conseil de son premier secrétaire à la Défense, Robert Gates : il faut se faire soigner la tête avant de songer à intervenir dans la région comme l’avait fait George Bush ; c’est une aventure qui a coûté des milliards, beaucoup de vies humaines, une perte générale de crédibilité, sans aucun bénéfice. Alors, les Etats-Unis se contentent maintenant, du ciel, d’appuyer des pouvoirs plus ou moins amis en espérant qu’ils mettront de l’ordre dans l’anarchie.

Cette retenue est risquée. Et Vladimir Poutine a compris avec maestria l’avantage qu’il pourrait en tirer. La Syrie est devenue le nouveau terrain rêvé de sa stratégie du pied dans la porte, déjà appliquée en Géorgie et en Ukraine. Il y fait un usage sans scrupule de la force, pour consolider son partenaire local et le faire apparaître comme l’unique rempart contre des adversaires désignés uniformément comme des terroristes.

Et l’Europe ?

Les Etats-Unis sont une puissance lointaine de 300 millions d’habitants. La Russie est un géant étalé de 150 millions d’âmes. Les Européens de l’Union sont plus d’un demi milliard, et le Moyen Orient est sur leur pas de porte. Qu’ont-ils fait pourtant ? Rien.

En 2011, presque à l’unisson, ils ont dit que Bachar el-Assad était un tyran, qu’il devait s’en aller, et que le peuple syrien avait bien raison de se révolter. Mais quand le dictateur a commencé à faire tirer sur la foule, personne n’a bronché. Cette inaction fut un boulevard pour les mouvements extrémistes à l’affut d’un nouveau  terrain de djihad.

La non intervention européenne a aussi fait naître, dans la population sunnite du continent, des vocation de brigadistes qui voulaient effectivement aller se battre contre le tyran, et qui n’étaient pas tous des égorgeurs ou des coupeurs de têtes. Par un retournement particulièrement grimaçant de l’histoire, ces volontaires sont désormais les seuls ennemis, réels ou fantasmés, de l’Europe.

Cette passivité désastreuse, finalement, a déclenché la marée des réfugiés que le continent est bien forcé d’accueillir, mais dans un effarant concert de récriminations, de divisions et d’abjects préjugés qui alimentent partout un néo-nationalisme éructant.

L’Union européenne semble maintenant réduite à une collection d’Etats qui passent leur temps à faire endosser leurs refus et leurs impuissances à l’Union elle-même. La moindre tentative d’organiser des solidarités et des coopérations est un prétexte pour dénoncer une pseudo dictature bureaucratique venue de Bruxelles. Et les populistes de tout poil en font leur beurre.

L’autre jour, à Berlin, Yanis Varoufakis, l’ancien flamboyant ministre grec de l’économie, a lancé un mouvement pour tenter de redonner à l’Union un souffle démocratique et un ciment solidaire. On peut être assuré que sa voix ne sera pas entendue, couverte déjà par les vociférations plus ou moins xénophobes du chacun pour soi. Sombre décrue. Comme disait François Mitterrand, le nationalisme, c’est la guerre. Même quand on prétend ne vouloir que la paix.

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