Jerome Koechlin

SPÉCIALISTE EN COMMUNICATION ET EN MANAGEMENT

Jérôme Koechlin, spécialiste en communication et en management et enseignant au Médi@LAB de l’Université de Genève, analyse et met en perspective dans son blog les enjeux de la communication moderne et du leadership.

Le mythe du débat Kennedy-Nixon

Le niveau pour le moins inquiétant des débats télévisés pour l’élection présidentielle américaine - où les invectives prennent le pas sur les programmes - nous laisse sans voix, et renvoie avec une certaine nostalgie au premier débat de ce type dans l’histoire américaine.

Nous sommes le 26 septembre 1960. John Fitzgerald Kennedy et Richard Nixon s’affrontent dans le premier des quatre débats télévisés en vue de l’élection présidentielle. 70 millions d’américains – 90% de foyers ont alors la télévision – voient deux hommes que tout distingue. Kennedy est élégant, charismatique, souriant, respire l’aisance et montre qu’il a bien l’étoffe d’un président, lui le jeune sénateur du Massachusetts. De son côté, Nixon arbore un costume gris qui se confond avec le décor. Mal à l’aise, l’air contrarié, il a les traits tirés, semble fatigué et se remet d’un rhume. Les téléspectateurs ont pensé qu’il était malade. Les débats sont vifs mais courtois.

Alors que les candidats étaient au coude à coude dans les sondages, Kennedy prend de l’avance à l’issue de ces joutes télévisées, qui sont restées comme un mythe fondateur et iconique de l’importance de l’image et de la communication visuelle en politique. Nixon avait pourtant davantage d’expérience que Kennedy qui, de surcroît, appartenait à la minorité catholique. A l’issue des débats Henry Cabot Lodge, colistier de Nixon, aurait dit à propos de Kennedy : « Ce fils de p… vient de nous faire perdre les élections ».

Dans Vie et mort de l’image. Une histoire du regard en Occident, Régis Debray écrit que « l’image télévisée peut être vue comme un facteur supplémentaire d’inégalité », car elle prend le pas sur la parole et finit par dominer le discours. Il est indéniable que Kennedy a mieux su exploiter cette capacité de se faire voir et d’être visible, en tant qu’individu et en tant que candidat. 

Le 8 novembre 1960, Kennedy l’emportait avec une faible avance de 112827 voix, soit 0,17% de suffrages en plus que son adversaire, alors que Nixon avait remporté plus d’Etats (26 contre 23). Louis Harris, le sondeur de Kennedy, en conclut que ce résultat fut la conséquence directe des débats diffusés en prime time. Alea jacta est. On ne parlait pas encore des médias comme le « 4ème pouvoir » - c’est venu avec l’affaire des Pentagon Papers durant la guerre du Vietnam et surtout avec le Watergate – mais le débat Kennedy-Nixon marque incontestablement une rupture dans la médiacratie américaine et dans le rôle croissant, en l’occurrence décisif, du tube cathodique. Grâce à la puissance de l’agora médiatique et à son effet amplificateur, Kennedy avait réussi à convaincre un peu plus d’électeurs que Nixon, en rassemblant une coalition aussi large que disparate, réunissant les démocrates du Sud, racistes et conservateurs, les Noirs, dont 78% ont voté pour lui, les démocrates des villes du nord, et les catholiques.

La capacité d’influence d’un acteur public dépend en effet de son rayonnement empathique. A l’époque du débat Kennedy-Nixon, les études scientifiques manquaient sur ce sujet, mais des études récentes ont montré qu’à fonction et hiérarchie égales dans un débat ou dans une organisation, la personne faisant preuve de plus d’empathie et d’ouverture aux autres voit son influence grandir. Le degré de chaleur humaine constitue ainsi un élément de succès dans le champ politique ou économique, notamment grâce au prisme amplificateur de l’image.

Selon le professeur de Harvard Joseph S. Nye, pour rassembler, un dirigeant doit être capable d’inspirer et de présenter une vision qui donne sens à sa politique. En général, la vision politique est un scénario pour le futur qui incite au changement. Sans vision, il est difficile de mener autrui où que ce soit. Une vision permet de rassembler, de fixer un cap, et de motiver, convaincre et séduire les citoyens. Ce fut précisément tout le sens de la campagne de Kennedy sur le thème de la « Nouvelle Frontière » en 1960, dans les domaines de la science, de l’espace, des relations internationales et de l’économie.

Par la force de l’image en mouvement, le débat télévisé de 1960 fut un marqueur dans la communication politique. La visualisation de Kennedy fonctionna auprès des téléspectateurs comme une vérification de son charisme et de sa stature d’homme d’Etat. La télévision, soudainement, révélait le triomphe de la transparence et l’universalisation de la citoyenneté. Le contenant sans contenu finit toujours par s’essouffler, et c’est ce qui risque d’arriver à Donald Trump. En revanche, allier la substance à l’image empathique, cela donne le Kennedy de 1960 et la création d’un mythe.

 

 

 

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