Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LE LOCLE/Nathalie Herschdorfer axe son musée autour de la photo

Crédits: RTS

C'est un lieu hautement recommandable. Je le dis bien fort pour commencer. Le Locle n'a pas bonne réputation. Il s'agirait même de la ville suisse où il fait le moins bon vivre. En plus, c'est loin, ou plutôt décentré. La chose se sent surtout à la gare, aux bâtiments fermés depuis 2009. Les rails ne vont pas plus loin. Or donc c'est promis, vous ne perdrez rien à vous rendre au Musée des beaux-arts, rouvert il y a quatre ans après de longs travaux. 

En ce moment, l'institution présente quatre expositions. Comme d'habitude. Ici, les choses vont par quatre trois fois par an. Il y a sur fond noir celle, de niveau international, consacrée à Garry Winogrand. Un grand de la «street photography» américaine des années 60 et 70. Mise en scène originale. Toutes les images sur un seul mur. Quatre ou cinq rangs bien serrés. Le reste vide. Ailleurs se logent les photos plus récentes de Todd Hido, présentées comme dans ses albums. En nuages. Le Suisse Guy Oberson propose de grands dessins d'après Robert Mapplethorpe et Diane Arbus. Au rez-ce-chaussée, plongé dans la pénombre, défilent en vidéo les «territoires circonscrits» qu'a soigneusement digitalisés Thibault Brunet.

Derrière ces expositions, comme les précédentes et bientôt les suivantes, se cache Nathalie Herschdorfer. La directrice. Une dame sachant ce qu'elle veut (et donc ce qu'elle ne veut pas). Elle aussi fait partie des noms à retenir. Il y a une vraie relève des directeurs en Suisse. C'est donc à Nathalie que je donne la parole. 

Qui êtes-vous, Nathalie Herschdorfer?
Qui suis-je? Je m'occupe depuis sa réouverture du Musée du Locle. Mais pas uniquement. J'enseigne. Je produits ailleurs d'autres expositions. Et je fais des livres sur la photo. 

Votre parcours.
J'ai suivi des études d'histoire de l'art. Je me suis sentie dès le départ attirée par le contemporain, notamment le design. La photo est venue au moment de mon mémoire. Comme sujet, il m'a été proposé de travailler sur les archives de la revue alémanique «Du». Un périodique qui a joué un rôle intellectuel énorme dans les années 1940, 50 et 60. Je ne suis pas une bonne germaniste. Je me suis concentrée sur les illustrations. La chose m'a permis de découvrir que ce périodique a travaillé avec tous les grands du 8e art, leur confiant des portfolios allant jusqu'à 25 pages. Beaucoup de leurs auteurs étaient encore vivants, dont Cartier-Bresson et René Burri. Je les ai contactés. Tout est parti de là. Je n'aurais pas pensé que cet exercice de fin d'études déboucherait sur une carrière. 

La suite...
Je suis entrée à l'Elysée comme stagiaire. J'y ai fait tout mon parcours sous la direction de William Ewing, qui est devenu mon mentor. J'y ai fini en m'occupant d'expositions. Douze ans dans la maison. Une maison que j'ai quittée en même temps que Bill. Sans rien en vue. Je voulais juste voir d'autres choses. 

Un accrochage marquant à l'Elysée.
Je citerais le projet «réGénérations». Pour fêter je ne sais plus quel anniversaire de l'Elysée, William Ewing avait pensé non pas à explorer le passé, mais à regarder l'avenir. Quels photographes aujourd'hui inscrits dans des écoles spécialisées exposerait-on dans vingt ou cinquante ans? Il fallait lancer une prospection. Je l'avais pensée générale. Elle s'est limitée après sélection à l'Occident. Il y avait 50 places prévues. C'était en 2005. En 2010, le musée a recommencé l'expérience avec 80 débutants, eux aussi pré-sélectionnés par des écoles. J'étais moins partante. Cinq ans, ce n'est pas vraiment une génération. Mais l'idée de 2005 avait beaucoup plu. 

Et ensuite?
Il existait à Rossinière un petit festival «Alpes + 1000». Une première édition s'était déroulée hors les murs. J'en ai fait deux autres. L'aventure n'est pas terminée, du moins comme concept. Je pense le reprendre à la Brévine. En été, naturellement! Il est bon de parfois sortir du cadre muséal.

Et autrement?
Il me fallait plusieurs mandats annuels pour tourner. J'ai entamé une collaboration américaine avec une société basée à Lausanne. Elle montait des expositions qui se promenaient dans le monde. Mon expérience la plus gratifiante a été de raconter une histoire de la photo de mode en partant des archives de Condé-Nast, l'éditeur de «Vogue». J'ai été la première à pouvoir librement me promener dans des réserves abritant 7 millions d'images. Pour en faire une exposition qui aura connu quinze étapes – un peu trop à mon avis pour la santé des tirages originaux -, tout restait simple jusqu'en 1975. Les photographes étaient des salariés. Pour la suite, il m'a fallu régler d'épineux problèmes de droits. A part cela, puisque vous voulez tout savoir, j'enseigne à l'ECAL de Lausanne. Et je produis des livres avec la maison Thames & Hudson.

Comment êtes-vous arrivée au Locle?
Le poste était ouvert. Le musée repartait de bon pied après de longs travaux. Durant trois ans, il était resté sans direction. La personne qui m'a précédée était partie au début du chantier qu'elle avait initié. On avait un temps pensé à une fusion avec La Chaux-de-Fonds. Après tout, il existe trois musées de beaux-arts dans le canton de Neuchâtel. J'ai posé ma candidature. Pour tout dire, je n'y croyais pas. Mais c'était tentant. On promettait une liberté absolue. J'ai été choisie en dépit des conditions que j'avais posées. Je voulais pouvoir monter des expositions ailleurs et travailler sur des projets livresques. J'ai expliqué que les occupations extérieures nourriraient mon travail au Locle. Et c'est bel et bien le cas.

Quelle structure possède le musée?
Une toute petite structure... Pour ce qui est de la base, la Ville a la propriété des murs. Une association très active possède les œuvres. La Ville paie les frais fixes. Neuf cent mille francs, mais il y a une seule personne à plein temps, le technicien-concierge. Pour le reste, il s'agit de faire de la magie. Je pensais naïvement, en arrivant, que les maisons horlogères seraient ravie de nous aider. Erreur! Elles ne nous fournissent même pas des visiteurs. Pour les expositions, c'est la perpétuelle recherche de fonds. Les financiers habituels, comme la Loterie Romande pour la Fondation Ernst Göhner, répondent en général présent. Mais si j'arrive à réunir 200 000 francs par an, je dirais plutôt 150 000, c'est un grand maximum. Tout se fait à travers mes relations que j'utilise pour le musée. 

Ce ne doit pas être facile.
Le Locle ne dit rien à personne hors de Suisse. Mais il y a le mot Suisse que j'y accole. Il donne une idée de sérieux et d'efficacité. Je l'ai bien vu en traitant avec la galerie Pace de New York. Suisse a été le sésame. Il faisait penser aux Américains à une riche clientèle et à l'existence d'Art/Basel. J'ai une fois pu amener Warhol au Locle. 

Et comment les choses se passent-elles autrement?
Le Locle est très décentré, mais nous possédons un beau lieu. Deux mille mètres carrés. L'équivalent du MEG genevois. Il s'agit d'utiliser l'espace le mieux possible. De séduire. D'intéresser avec des cartes blanches que nous donnons à de jeunes artistes. Et de faire travailler nos forces, une seule exposition sur quatre nous arrivant clé en mains. Et encore faut-il l'adapter! Pour un de nos accrochages, notre technicien a dû mettre 400 œuvres en place.

La réaction du public?
Positive, mais il nous faut à chaque fois l'attirer. La population du Locle ne suffit pas, et de loin. Les visiteurs viennent d'ailleurs. Il faut qu'ils en aient non pas pour leur argent mais pour le nombre de kilomètres parcourus. Il est également nécessaire qu'ils sentent une politique. La mienne reste simple. Je pars de la photographie, qui est mon domaine, en laissant une place à la gravure et au dessin. Je n'ai par ailleurs aucun accrochage permanent. Notre collection reste modeste et régionale. Nous allons cependant bientôt travailler sur notre fonds de gravures.

Pratique

Musée des beaux-arts, 6, rue Anne-Marie Calame, le Locle. Actuelles expositions jusqu'au 27 mai. Tél. 032 933 89 50, site www.mbal.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 17h.

Photo (RTS): Nathalie Herschdorfer, à la tête du MBAL depuis quatre ans.

Prochaine chronique le dimanche 25 mars. Paris a vécu a semaine du dessin. Ancien et contemporain.

 

 

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