Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LE LOCLE/Le musée expose des photos "Entre l'art et la mode"

Crédits: DR/10, Corso Como

C'est une de ces figures de la mode que l'on dit incontournable. Un gène familial, sans doute. La soeur de Carla Sozzani n'est autre que Franca Sozzani, rédactrice en chef de «Vogue Italia» depuis 1988. Grandes, maigres, blondes, un peu sèches, les deux femmes se ressemblent du reste beaucoup. Carla reste cependant la plus novatrice. Après avoir travaillé dans le même «Vogue Italia» et lancé la version italienne de «Elle» (qui est un mensuel), cette Mantouane aujourd'hui âgée de 70 ans a lancé «10, Corso Como» à Milan en 1990. L'idée semblait alors révolutionnaire. Le magasin se situait entre l'art, la mode et le club de détente. Il y avait là un café en plein air et un hangar aire de repos. Il s'agissait bien du premier «concept store». C'est d'ailleurs celui qui a donné naissance au mot inventé par le sociologue Franscesco Morace en 1991. Tout se dit mieux en anglais de nos jours... 

Carla, qui a ouvert un second Corso à New York en 2016, se retrouve aujourd'hui hôte du Musée des beaux-arts du Locle. Oh, pas elle même! Il ne s'agissait pas de tourner autour d'une personnalité exubérante, comme le Victoria & Albert Museum de Londres l'avait fait il y a longtemps autour de la journaliste de mode (aujourd'hui décédée) Anna Piaggi. C'est Carla collectionneuse qui se voit honorée. La femme s'est toujours intéressée à la photographie, comme en France Agnès B. Avec une vive préférence pour le noir et blanc. Des classiques aussi bien de ses découvertes ornent en permanence le bureau de cette hyperactive. L'an dernier, son ami le couturier Azzedine Alaïa en avait proposé une sélection dans sa galerie parisienne. Le choix avait été assumé par Fabrice Hergott, directeur du Musée d'art moderne de la Ville de Paris. C'est cette exposition que reprend aujourd'hui Nathalie Hirschdorfer au musée du Locle.

Le goût de Carla Sozzani

Murs blancs, passes crème, cadres noirs, accrochage sous forme de nuages, l'ensemble occupe deux grandes salles, logées sur des niveaux différents, de cette institution récemment repensée et restaurée. Il faut du reste admirer une aussi petite ville (un peu plus de 10 000 habitants) d'investir autant dans la culture, même s'il s'agit d'une métropole horlogère. «Entre l'art et la mode» ne forme en effet qu'une des cinq expositions actuelles. Au rez-de-chaussée, il y a des «wall drawings» de Sol LeWitt. Il se niche ailleurs les images de «Document» du Suisse Henry Leutwyler, qui photographie des objets ayant appartenu à des stars, de Gandhi à Elvis Presley. «Photobook» donne un espace au livre de créateurs du 8e art. «Utopia» propose enfin des tirages d'Ina Jang devant supposer un gros travail de retouches. Cela fait beaucoup de photos. Il ne faut pas oublier que Nathalie Herschdorfer sort de l'Elysée et qu'elle a été pressentie pour sa direction après le départ de Sam Stourdzé. Mais la directrice avait alors déjà pris les rênes du Musée du Locle, où tout était à faire... 

«Il est rare pour un musée de consacrer une exposition à une collection privée», dit un carton liminaire. C'est bien la seule erreur de cette belle présentation. Je ne vois plus que des collections particulières, du moins dans les institutions vouée à la création ancienne. C'est plus personnel. Plus facile à organiser aussi. Vous pensez! Un seul prêteur, et de bonne composition en prime... Et puis l'amateur a eu tout le temps de réfléchir. L'ensemble ici proposé aux cimaises représente plus de trente ans dans la vie de Carla Sozzani. Une dame n'ayant à composer qu'avec elle-même et l'état de ses finances. A côté d'icônes aujourd'hui hors de prix, comme celles d'Irving Penn, de Richard Avedon (une Marilyn en couleurs de 1957) ou d'Erwin Blumenfeld (là aussi quelques touches colorées) figurent ainsi des noms plus insolites, pas forcément liés à la mode. Du grand Don McCullin, Carla a ainsi choisi des images de guerres ou de gangs londoniens.

Une certaine gravité

Le tout se révèle du coup très personnel. Rien à voir avec la collection de feu Claude Berri, montrée il y a une dizaine d'années à Arles. Il n'y avait là que des pièces archi-connues. Aucune surprise. Un léger ennui de qualité. Tout d'abord, Anna constitue parfois des ensembles, alors que d'autres photographes ne se voient représentés que par une seule image. Un mur entier se retrouve ainsi dédié au Suisse Urs Lüthi, vedette de la scène internationale dans les années 1970. Un autre au Britannique Angus McBean, un bricoleur proche du surréalisme dont j'avais beaucoup admiré la rétrospective à la National Portrait Gallery de Londres il y a quelques années. Don McCullin, que j'ai déjà cité, apparaît largement présent. Louise Dahle Wolfe, longtemps active pour le «Vogue» américain, aussi. Peu d'images vraiment anciennes. Un Puyo très pictorialiste. Un baron Adolf de Meyer, l'homme qui a inventé la photo de mode. Quelques Frantisek Drtikol proches de l'Art Déco. Rien du XIXe siècle. 

L'ensemble, qui accorde curieusement une place minuscule à l'Italie (je ne vois guère que Mario Giacomelli, Paolo Roversi ou Giovanni Berengo Gardin), laisse une impression forte. Il existe des liens souterrains, mais évidents, entre ces images semblant accrochées au petit bonheur. La photo de mode, si longtemps décriée par les puristes, trouve sa place entre des clichés plus graves. C'est une réunion sérieuse. Un peu méditative. Parfois presque austère. Rien de tapageur. Aucune vulgarité. Le contraire d'un certain prêt-à-porter actuel, en quelque sorte...

Pratique

«Entre l'art et la mode», Musée des beaux-arts, 6, rue Anne-Marie Calame, Le Locle, jusqu'au 15 octobre. Tél. 032 933 89 50, site www.mbaal.ch Ouvert du mercredi au vendredi de 12h30 à 17h, les samedis et dimanches de 11h à 17h. Ouvert le 1er août et le 18 septembre.

Photo (DR/10 Corso Como): Carla Sozzani dans son bureau milanais.

Prochaine chronique le mercerdi 9 août. Céleste Boursier Mougenot lâche ses oiseaux au Centre d'art contemporain d'Yverdon.

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