Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LE LOCLE/Le Musée des beaux-arts montre Georg Baselitz graveur

Crédits: Affiche de l'exposition

Dans quelques jours, le 23 janvier, il célébrera (à cet âge-là, on ne fête plus...) son 80e anniversaire. Hans Georg Kern, dit Georg Baselitz, fait partie des classiques de l'art contemporain. Invité partout, le Saxon a perdu son aura sulfureuse. Il semble loin, le scandale des ses premières expositions dans les années 1960. En 1963, quand la galerie Werner et Katz présentait ce «jeune sauvage», la police berlinoise avait pourtant saisi deux de ses toiles, jugées pornographiques. Elles lui avaient été restituées après deux ans de procédures judiciaires. Notez que le mouvement du balancier tend aujourd'hui dangereusement aller dans l'autre sens... 

Baselitz se retrouve aujourd'hui au Locle. Le Musée des beaux-arts offre ses gravures exécutées depuis 1997. A partir des années 1960, l'homme a beaucoup taillé, utilisant au départ le bois, support expressionniste s'il en est. Il a ainsi donné des pièces de format volontiers monumental. On se souvient que le Cabinet des estampes genevois, alors placé sous la houlette de son ami Rainer Michael Mason, avait présenté en 1997 ses œuvres des années 1964 à 1990. Il me semble que c'était au Musée Rath, mais je n'en suis plus très sûr. RMM a du reste longtemps travaillé au catalogue raisonné des gravures de l'Allemand. Il était aussi derrière la rétrospective que l'Hermitage de Lausanne a réservé à Baselitz en 2006. Le «sauvage» germanique faisait curieuse impression dans la très bourgeoise demeure de la famille Bugnion...

Une sélection généreuse 

Rien de tel au Locle, où l'homme occupe la majeure partie des espaces d'un musée revu et corrigé il y a quelques années. Les pièces se trouvent dans de grandes salles blanches en longueur. Il s'en trouve jusque dans l'escalier. Il faut dire que la sélection se révèle généreuse. Je n'ai pas compté mais, selon les différentes documentations, il y en a 140 ou 180. L'ensemble couvre les deux dernières décennies. Une époque où Baselitz a par ailleurs beaucoup peint. Mais si les toiles (comme il se doit gigantesques) suggèrent un affaiblissement de l'inspiration, il n'en va pas de même pour les multiples. Et cela même si certaines séries («Remix») suggèrent que l'artiste revisite son travail des grandes années. Celles où il explosait à l'Ouest. Le débutant avait quitté à 19 ans un Est sans espoir. Son école d'art l'avait expulsé pour «immaturité socio-politique». 

Présentées isolément ou par grappes, les planches ne sont pas toutes de taille géante. Certaines se rattachent à des livres. Baselitz illustre aussi, comme l'a prouvé il y a peu une exposition de la Fondation Jan Michalski de Montricher. La plupart des techniques se voient représentées. Curieusement, le bois apparaît cette fois peu représenté. Il s'est fait dépasser par la linogravure, l'aquatinte, l'eau-forte, voire la pointe sèche. Le maître utilise désormais une large palette de moyens. La thématique se révèle variée. Elle va des autoportraits («Meine neue Mütze») à l'art animalier («Schlafende Hunde») en passant par le nu («Ohne Hose in Avignon»). Il y a enfin des hauts et des bas, puisque les «Remix» de pièces d'avant 1969 présentent des figures tracées dans le bon sens. C'est ensuite seulement que Baselitz a renversé ses œuvres, mettant tout le monde cul par dessus tête.

Coproduction avec l'Allemagne 

Très bien mise en scène, la manifestation résulte d'une coproduction avec le VRB de Dachau (il y a comme ça des villes dont le nom glace le sang...). Cette banque l'avait installée l'été dernier au Château. Le Locle a pu la reprendre avec l'aide de la galerie Sabine Knust, en gardant le catalogue original en allemand. Une version française demeurait impensable. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une petite ville jurassienne. Une ville qui a du reste bien failli perdre ce titre en 2010. Elle ne comptait alors plus que 10 429 habitants. Les choses vont certes un peu mieux, côté population. Il semble cependant admirable que cette bourgade isolée et mal aimée («Bilanz» l'a longtemps classée parmi les villes les plus pénibles à habiter de Suisse) consacre à la culture un aussi vaste espace, dirigé par Nathalie Herschdorfer. 

Le Musée des beaux-arts ne se limite de plus pas au seul Baselitz. Deux autres manifestations sont à voir en ce moment dans le bâtiment. La première est dédiée à la photographe sud-coréenne Jungjin Lee, installée aux Etats-Unis. Elle produit des œuvres si plasticiennes que le public croit avoir affaire à des gravures. La seconde va à Camille Scherrer. La Morgienne a conçu un espace en réalité augmentée. Assez séduisant je dois dire. J'ai poutant perçu comme des réticences dans sa présentation au public. «Le musée souhaite être à l'écoute de la nouvelle génération d'artistes née avec les technologies numériques», Camille ayant vu le jour en 1984 date «orwellienne» s'il en est. «Souhaiter se mettre à l'écoute» ne me semble pas signifier qu'on adhère à quelque chose.

Questions...

L'ensemble n'en apparaît pas moins remarquablement pensé et construit. Le visiteur sent une réelle politique axée sur le papier, ce dernier comprenant ici le support photographique. Les questions de fond deviennent donc la suivante. Pourquoi le Locle peut? Comment Aarau y arrive? De quelle manière Pully s'y met? Pourquoi Genève, avec sa pluie de millions et ses centaines de milliers d'habitants, n'y parvient pas? L'imagination et le talent se sont de toute évidence pas mathématiques.

P.S. La Fondation Beyeler proposera sa grande rétrospective Baselitz du 21 janvier au 29 avril prochain.

Pratique

«Georg Baselitz», Musée des beaux arts, 6, rue Anne-Marie Calame, Le Locle, jusqu'au 28 janvier. Tél. 032 933 89 50, site www.mbal.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 17h.

Photo (DR): L'affiche de l'exposition avec un "Ohne Hose in Avignon".

Prochaine chronique le jeudi 18 janvier. Pérou archéologique à Paris et à Zurich.

 

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