Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LE LOCLE/L'image imprimée a sa Triennale au Musée des beaux-arts

Crédits: Musée des beaux-arts, Le Locle, 2018

Une triennale dédiée à l'estampe peut en remplacer une autre. Dans ma verte jeunesse, j'ai visité celle de «Xylon» qui, comme le nom l'indique, s'intéressait à la gravure sur bois. La première édition avait eu lieu à Zurich en 1953. J'ai connu les versions de Genève et de Fribourg. La manifestation s'est ensuite déplacée à Winterthour, où elle n'a plus fait parler d'elle depuis 2000. Le site de «Xylos international» décrit l'association, à l'origine de «Xylon», comme aujourd'hui «inactive».

En 1991 est née en parallèle la «Triennale de l'art imprimé contemporain», dont le contenu apparaît nettement plus vaste. Celle-ci en arrive logiquement à sa neuvième mouture. Rebaptisé MBAL, le Musée des beaux-arts du Locle en reste le cœur. Il faut dire que l'institution, concentrée sur le papier, détient un joli cabinet d'arts graphiques depuis l'immédiat après-guerre. Une partie de ce fonds se voit du reste présenté en complément à la Triennale, sous les toits. Une grande salle avec plein d'estampes sur les deux côté d'une cimaise d'un vert qui se devait d'être sapin. Nous sommes après tout dans le Jura!

Copenhague, San Francisco et Singapour

Il ne faut pas voir l'exposition actuelle comme un concours. Il s'agit bien d'une présentation. «Le MBAL suit avec attention la vitalité de l'art imprimé en Suisse et à l'étranger.» Cet intérêt n'en suppose pas moins des choix. Cette année, trois lieux de production se sont vus privilégiés. Ils ont l'avantage de refléter la production de trois continents. L'Europe, bien sûr, mais aussi l'Amérique et l'Asie. Les élus représentent aussi trois types de politique très différents. Après avoir parcouru le MBAL, le visiteur se dit qu'on ne travaille pas de la même manière au BORCH de Copenhague, au Crown Point Press de San Francisco et au STPI de Singapour.

Copenhague d'abord, qui fait l'objet d'une belle présentation avec de grandes, voire de très grandes pièces. Niels Borch Jensen a fondé BORCH en 1979. Ce producteur et éditeur collabore avec de grosses pointures de l'art international. Des gens parfois plus tout jeunes, même si le MBAL n'a pas retenu Georg Baselitz (dont il vient de proposer une rétrospective) ou Jim Dine. La salle se voit dominée par un énorme polyptyque photogravé de l'Anglaise Tacita Dean, au thème écologique. Il y est question d'un volcan américain dont l'éruption pourrait couvrir le ciel de cendre au point de détruire la race humaine. Si, en face, Olafur Eliasson se contente de jouer gentiment avec les couleurs, l'Allemand Carsten Höller ne se montre finalement guère plus rassurant. Ses extraordinaires canaris sont des oiseaux hybrides créés par des généticiens fous (pour autant que les deux mots ne soient déjà pas pléonastiques). Ils resteront stériles.

Trois dimensions 

Crown Point Press se révèle plus ancien. La maison remonte à 1962. Le classique atelier voué à l'eau-forte s'est diversifié depuis sous la direction de Valerie Wade. Des artistes invités, venus d'un peu partout, se lancent dans des expériences. Si la Suédoise Mamma (quel prénom!) Andersson reste encore classique de technique et d'inspiration, John Chiara bidouille sa photo avec des procédés chimiques en utilisant un appareil volontairement aussi lourd qu'encombrant. John Zurier module la couleur. Jacqueline Humphries se lance, elle, dans des recherches abstraites en créant au pochoir des pièces dans l'esprit d'une esthétique industrielle. 

Il n'y a plus ensuite qu'à passer à STPI, qui a vu le jour en 2002. Ce centre invite des artistes en résidence. Il s'agit d'un «incubateur de projets». S'il y a bien impression, l'idée de gravure s'est un peu perdue en route. On débouche dans le tridimensionnel avec les Philippins Alfred et Isabel Aquuilizan., qui abordent ainsi le thème de l'émigration. J'ai aussi vu des rondelles de plastique, du nattage et des papiers dont la texture imite celle de la peau.

Un siècle suisse 

Et la Suisse là-dedans? Une Suisse très productive et dotée d'excellents ateliers d'impression, dont celui du Vaudois Raynald Métraux? Eh bien, elle se fait très présente au MBAL avec la Société suisse de gravure, qui célèbre ses 100 ans en 2018. L'anniversaire ne se fêtera pas que dans le Jura neuchâtelois. Divers coups d'éclat sont prévus, dont un à Genève cet automne. Un beau livre, au graphisme très mode, est sorti pour l'occasion. J'en parlerai au moment de l'accrochage au Cabinet des arts graphiques de la promenade du Pin. En attendant, Le Locle propose une rétrospective en 26 auteurs. Il y a un peu tout le monde, d'Olivier Mosset à Fabrice Gygi, en passant par Claudia Comte et Urs Fischer. L'accent se voit en effet mis sur l'actualité. 

Le public, qui aura été promené sur trois étages, peut aussi découvrir deux «cartes blanches». La première a été donnée à Anette Lenz, avec un seul «n». Elle utilise la lumière rasante du soir pour obtenir une photographie restituant la matérialité de son modèle. La suite du propos me semble un peu compliquée. Nous sommes en «TERRA INCOGNITA», avec majuscules. Anette a aussi tiré des feuilles, que le public peut emporter avec lui. Une démocratisation. Penelope Umbrico traficote pour sa part des ordinateurs. Il s'agit d'une «réinterprétation radicale». Utilisant les techniques disponibles sur place (en l'occurrence à la HEAD genevoise), «elle sabote la précision de l'imprimante et le côté lisse de l'écran, attirant l'attention sur le désordre matériel des deux objets.» Son mur de sabotages peut heureusement séduire sans tout ce verbiage. Il y a là des feuilles très sombres. On pourrait même dire que le MBAL lui a donné une «carte noire».

Pratique

«Triennale de l'art imprimé contemporain», Musée des beaux-arts, 6, rue Marie-Anne Calame, Le Locle, jusqu'au 14 octobre. Tél. 032 933 89 50, site www.mbal.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 17h.

Photo (DR):/Musée des beaux-arts, Le Locle 2018): Le mur d'imprimantes de Penelope Umbrico.

Prochaine chronique le mardi 10 juillet. Des sculptures polychromes du XIXe siècle à Orsay.

 

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