Konradhummler

DIRECTEUR DU THINK TANK M1 AG

Diplomé en droit de l'Université de Zurich et en économie de l'Université de Rochester (USA), il débute dans les années 1980 chez UBS comme assistant personnel de Robert Holzach, alors président du comité de direction. De 1989 à 2012, il est managing partner avec responsabilité illimitée, il prend part à la success story inédite de la banque privée Wegelin & Co à St-Gall. En plus de ses activités de banquier, il est membre du board de nombreuses sociétés, dont la Neue Zürcher Zeitung (NZZ), la Banque Nationale Suisse (BNS) ou encore le German Stock Exchange (bourse de Francfort). Depuis 2013, Konrad Hummler dirige M1 AG, un think tank privé spécialisé dans les questions stratégiques. Depuis 2010, il est également membre du board de Bühler.

Le libre-échange sous la loupe: le retour d'une ère mercantiliste?

L'année 2017 restera celle d’un saut quantique dans l'histoire du libre-échange. Le 1er juillet dernier, quelques 1,3 milliards de personnes sont entrées dans un colossal marché commun; les contrôles de marchandises, les formalités douanières fastidieuses et les longues files d'attente aux postes frontières y font maintenant partie du passé. Ce changement signifie également que les entreprises n’ont plus besoin de maintenir des entrepôts dans chaque petite région et qu’elles peuvent dire adieu à leur complexe logistique inter étatiques. Je parle naturellement de l’Inde, une gigantesque fédération qui n’avait jamais connu jusqu’ici le libre-échange à l’intérieur de ses propres frontières. Narendra Modi, l’infatigable Premier ministre du pays, a entrepris la libéralisation longtemps attendue du marché intérieur. Même imparfaite, cette réforme est incontestablement un pas dans la bonne direction. Et, point crucial, elle est irréversible. Une fissure est suffisante pour ouvrir les vannes. En outre, c'est le moyen le plus populaire.

Saut quantique et incertitude

Ce saut quantique de l'Inde vers le libre-échange contraste fortement avec les délibérations tortueuses du G20 de cette année. Bien qu'il y ait eu beaucoup de paroles en faveur de la globalisation à Hambourg, les problèmes sont de plus en plus inextricables.

Alors qu’il n’est pas le mieux placé, Xi Jinping, le président chinois et le leader d’une nation qui reste formellement communiste – en dépit que de facto elle soit dirigiste et orientée vers un capitalisme d’état – s’est autoproclamée champion du libre-échange depuis le World Economic Forum de Davos en début d’année. Malgré qu’il soit le commandant en chef de l’économie la plus globalisée du monde, le président américain Donal Trump émet, quant à lui, les plus bizarres des signaux mercantilistes. Pour sa part, le Premier ministre Shinzo Abe, plus insulaire que pratiquement tous les chefs d’Etat japonais avant lui, parle de la globalisation et du libre-échange avec le genre d’emphase habituellement exprimé par les représentants de l’Union Européenne (qui en réalité voient le marché unique comme une forteresse fortement régulée). A l'ombre de ces discours confus sur le commerce, la question du libre-échange est devenue incertaine.

Le libre-échange – la globalisation elle-même – sont-ils en danger? Ils le sont. Mais cela a toujours été le cas, en particulier pour des raisons idéologiques. La logique «gagnant-gagnant» qui est au cœur des avantages comparatifs est depuis longtemps au-delà de la compréhension de certains. D’une certaine façon elle pourrait même l’être plus encore. Des avantages sans désavantages ?  Impossible! Certes, si l'on considère l’évolution de l'activité économique comme une succession d’états statiques, cette vision d’un jeu à somme nulle peut paraître sensée. Sauf que dans la dynamique du commerce mondial – un écheveau de processus et d’interdépendances –  cette vision statique de l’économie est complètement inadéquate. Elle refuse pourtant de mourir et continue d’armer anarchistes amateurs et prédicateurs bien intentionnés avec une idéologie facile pour dénoncer les injustices du monde.

Les bénéfices mutuels de l’échange et du commerce étant basés sur des milliers d’années d’expérience humaine  et plus récemment ayant été élevés au rang de théorie économique cohérente, nous ne voyons pas de risque fondamental pour la notion de libre-échange. Au contraire même. Je m’attends à ce que les pays en développement exercent de plus en plus de pression dans le futur avec notamment l’idée de pénétrer certaines provinces jalousement gardées par le protectionnisme comme l’agriculture. Il n’a y absolument aucun argument économique pour justifier que des pays, voire des régions entières, bloquent les forces de la spécialisation précisément dans le secteur où, à cause du climat, les différences dans les facteurs de production sont les plus prononcées. Les cartels agricoles occidentaux qui s’abritent derrière une interprétation intenable de la notion d’autosuffisance, vont s’effondrer.

Vers la traçabilité totale

Reste une cause de préoccupation: les risques actuels et futurs sur la liberté de mouvement des capitaux. La tendance clé ici est la «décommoditisation », la mutation du marché des « commodities » tels que métaux, grains et autres matières premières. C’est un scénario possible qui n’aura pas seulement des conséquences financières  sur le cash et les flux de capitaux mais s’étend à l’agriculture et aux ressources naturelles. La période au cours de laquelle le commerce global reposait essentiellement sur des transactions à grande échelle de biens homogènes touche, en effet, à sa fin. La «traçabilité», devenue désormais un suivi granulaire, par exemple, de pièces détachées , va aussi faire sentir son influence sur les marchés mondiaux de marchandises. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il est devenu techniquement possible de le faire, maintenant que le stockage et le traitement des données ne coûtent presque plus rien. L'ère des grands silos et du mélange en vrac de produits plus ou moins interchangeables est proche de sa fin. Tout devient documentable. La technologie émergente de la «blockchain», qui permet d’enregistrer toutes les transactions sans ambiguïtés et de façon vérifiable, accélère ce développement. La traçabilité totale est au coin de la rue.

Cette situation génère des opportunités insoupçonnées pour gérer la diversité. Il ne peut y avoir de traçabilité sans les outils de détection et les bases de données appropriées. Mais bonjour aux fournisseurs qui vont devoir soudainement porter la responsabilité de leurs marchandises.  Dans un monde hautement spécialisé, la traçabilité générera des risques de responsabilité sans précédent et aboutira à une complexification des processus économiques à laquelle peu d’âmes sont préparées.

Par sa nature même, la traçabilité peut avoir des répercussions pour les grands fournisseurs multinationaux comme pour les petits. Personne n’échappera à cette nouvelle transparence. Le commerce mondial  va continuer à évoluer vers plus de granularité. Les directeurs financiers des sociétés globales devront garder à l'esprit que, dans un tel environnement, les structures des groupes consolidés peuvent dissimuler des risques de transfert. Les entreprises ne seront en mesure de faire face à ces conditions de traçabilité extrême, qui  imprégneront toutes les couches  du commerce mondial, que si leurs modèles d’affaires restent simultanément clairement définis.

Une stratégie pour la Suisse

Pour autant quelle alternative au libre-échange? Si peu de gens remettent en question le fait que libre-échange améliore globalement l’économie, de puissantes forces cherchent à remettre en question – ou à tout le moins à contraindre – ce choix politique. En ce qui concerne la petite économie ouverte à laquelle nous avons le privilège d’appartenir (la Suisse), je ne vois aucune raison de dévier de notre politique commerciale actuelle relativement libérale. En effet, les conditions économiques globales de notre pays s'améliorent avec chaque nouvel accord commercial ou sur l’échange de services.

De la même façon, notre participation inconditionnelle à un marché commun hautement réglementé peut avoir des désavantages, comme l’a montré la directive de l'UE sur les instruments financiers («MIFID»). À l'avenir, il deviendra de plus en plus important pour une petite économie ouverte comme la Suisse de se positionner comme une plateforme pour différents types et niveaux de régulations. Par exemple, dans le cas des entreprises cotées en bourse tant les normes comptables IFRS que Swiss GAAP FER sont déjà admissibles. Compte tenu des différences de modèles et d’ approches du monde commercial, pourquoi ne pas étendre ce genre de marge de manœuvre réglementaire à d'autres secteurs?

Le libre-échange suppose de savoir saisir le bon moment. La gestion de processus dynamiques demande avant tout une planification et une préparation soignée. C’est vrai pour les individus comme pour les entreprises et les pays. Le renouvellement du libre-échange est un appel aux armes.

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