Colin Xavier

JOURNALISTE

Xavier Colin est journaliste, chercheur associé au GCSP, le centre de politique de sécurité de Genève, fondateur de GEOPOLITIS et ambassadeur de Terre des hommes.

Le jour où les Européens demanderont l’asile

Les barbelés, c’était cela le plus effrayant. Il fallait éviter que les enfants ne se blessent sur les pointes acérées de ces engins barbares.

Les enfants! Thomas Martin n’avait d’yeux que pour eux. L’année précédente, les deux garçons de 5 et 7 ans avaient perdu leur mère dans un attentat à la voiture piégée. Et depuis le départ en catastrophe de la famille, il y a déjà trois mois, à la suite de bombardements incessants de leur ville, là-bas, si loin, au nord de la France, il les encourageait et leur promettait (lui-même y croyait-il encore?): «Vous verrez, une fois en Afrique, on sera à l’abri, on pourra demander l’asile, vous retournerez à l’école, on sera heureux, et on finira par oublier la guerre.»

La guerre? Elle avait pris tout le monde par surprise, en Europe! Certes, le conflit était redouté depuis plus de quatre ans. Mais nul n’avait prévu un tel déferlement de violence et ce, dans un temps si court. Thomas Martin, à l’image de millions d’Européens, avait assisté, médusé, à la montée des mouvements populistes extrémistes, aux prises de pouvoir successives sur le continent européen de leaders nationalistes haineux, soutenus par des courants religieux intégristes devenus de réelles forces politiques. Un attentat particulièrement sanglant avait littéralement mis le feu aux poudres. Le conflit, milices autonomes contre armées régulières, s’était généralisé. Il avait fallu fuir.

Ces maudits barbelés, c’était la dernière trouvaille du gouvernement de la Libye pour endiguer le flot de ces milliers de réfugiés venus de toute l’Europe à l’issue d’une périlleuse traversée nord-sud de la Méditerranée; ne venait-on pas de publier ce macabre décompte de 3284 Européens morts noyés au cours des seuls six premiers mois de l’année? Plus de 400  000 candidats à l’asile avaient été dénombrés.

La Libye avait été la première des «nations d’accueil» à condamner les passeurs français, italiens et belges qui, en toute indécence et impunité, monnayaient leurs services: 10  000 dollars pour un passage, tarif adulte; 5500 pour les enfants. Les Libyens, submergés par ce tsunami de réfugiés en lesquels ils ne voulaient voir que de simples migrants économiques, s’étaient donc résolus à acheter à la Hongrie plus de 300 km de ces barbelés qu’ils avaient à présent disposés le long des plages et du littoral africain.

Alors oui, il fallait les franchir, ces barbelés, sans que les enfants ne s’entaillent profondément les mains, les bras et les jambes. Thomas Martin s’y employa le mieux qu’il put, sous l’œil des caméras de deux chaînes africaines d’info en continu. Les cadreurs filmèrent surtout les enfants, visiblement épuisés. Les images feraient le tour du monde, c’est sûr.

«Au fait, d’où venez-vous?»

De quoi faire oublier le contexte politique! L’Algérie, pour sa part, avait annoncé qu’elle ne prendrait plus que des réfugiés français. Suisses et Belges francophones, à la rigueur. Alger avait exprimé tout haut ce que nombre de pays du Maghreb pensaient tout bas: «La barque est pleine, nous ne pouvons pas, ici, en Afrique, absorber toute la misère humaine.»

La Tunisie, pragmatique, avait déjà fixé un quota: 5000 Européens sur les cinq ans à venir. Pas plus. Le Maroc, dénonçant un évident manquement de ses voisins aux valeurs communes de l’Union africaine, avait pris la décision de ne pas renvoyer les «vrais» réfugiés. Pour le moment. Les leaders de l’Union africaine décidèrent du principe d’un sommet spécial consacré à cette immigration nord-sud. Le communiqué officiel précisa qu’il durerait une demi-journée. 

Ce n’était pas là la préoccupation première de Thomas Martin. Allait-il, oui ou non, pouvoir rester en Afrique avec les enfants? C’est alors que l’employé du Croissant-Rouge l’interrogea: «Au fait, vous trois, vous venez d’où?» Thomas Martin s’entendit répondre: «De Calais. Vous savez, là-bas, c’était l’enfer.» L’employé secoua la tête. Calais, ce nom lui disait quelque chose, mais quoi?

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