Lhermite

L'HERMITE

Né en 1978 à Genève, Blaise-Alexandre Le Comte a présidé le Parti libéral genevois, avant de se retirer de la vie politique. Il se consacre depuis quelques années à l'écriture, en particulier de chroniques sur les parfums, le dandysme, la littérature décadente et l'ésotérisme. Depuis 2011, on peut suivre ses écrits sur son blog, Chypre Rouge.

Le Football, chaos de la pensée

Si le football est un sport, il est davantage un spectacle. La dramaturgie du terrain, presque secondaire, crée les éléments nécessaires à l’élaboration d’une narration collective. Cette mise en scène complexe et ambiguë donne l’illusion d’une fausse simplicité, d’une spontanéité factice. Les nœuds d’interactions sportives et sociales, économiques et politiques, divertissantes et violentes, notamment, que noue et délie sans cesse le football, font de cette pratique un chaos de la pensée.

Albert Camus voulait y voir un maître de morale, alors que Pier Paolo Pasolini y cherchait, quant à lui, une clef de lecture marxiste des cultures populaires - que les intellectuels de gauche méprisaient à tort, selon lui ; les deux hommes se rejoignaient, toutefois, dans leur amour du jeu. À cette difficulté intrinsèque de saisir le football s’ajoute celle de démêler l’écheveau des truismes et poncifs, qui le qualifient. Marronnier journalistique, objet de mépris des élites ou sujet inépuisable des palabres de bistrots, le football est réduit - faute de rigueur intellectuelle - à des fausses évidences et à de simplistes préjugés. Cet abaissement ajoute de la confusion à l’incompréhension, du désordre aux interrogations. Et quoi que nous puissions penser de ce sport, l’ampleur, l’intensité et la constance du phénomène nous interdisent de le négliger par paresse, de le moquer par snobisme ou de l’encenser par dogmatisme.

Chaos de la pensée, comme nous le prétendons, efforçons-nous de l’ordonnancer. Cet anglicisme contient une évidence lexicologique. Le football se joue aux pieds. Et ce constat invite à s’intéresser à la symbolique de ce membre. Déchiffrer notre monde au filtre de notre inconscient collectif est un exercice trop souvent négligé en des sociétés à l’intellect hypertrophié. Seuls, le savoir et la raison logique devraient structurer nos analyses et nos décisions ; funeste croyance, si XIXe siècle, qui nous prive durablement d’une lecture plus fine, car plus sensible, de notre être, de notre relation aux autres et à notre environnement.

La consultation du synthétique, mais complet, Dictionnaire des symboles, de Jean Chevalier, dégage trois tendances de l’entrée Pied (pas). Ainsi, dans certaines tribus africaines, le pied symbolise l’exercice du pouvoir - son origine et sa fin. Les psychanalystes et les analystes jungiens, quant à eux, chargent le pied d’une énergie phallique - instinctive, donc ; l’érotisme inspiré des pieds bandés des chinoises ne contredit pas cette interprétation. Enfin, si le pied ailé est parfois l’instrument des messagers divins - Hermès, Iris ou les anges -, il marque d’ordinaire - et sans aile - l’ancrage terrestre ; le dicton, avoir les pieds sur terre, nous le rappelle.

L’origine de certains sports s’inscrit dans un contexte spirituel, ou religieux, notamment les combats de rikishi, ou sumōtori. Celles contemporaines et anglaises du football sont profanes. Sa création - reflet de son époque et de sa culture - est la conséquence d’une scission avec un rugby hégémonique encore. Les enjeux du pouvoir s’esquissent.

La critique de l’autocratisme russe ou de la théocratie absolutiste qatari s’inscrit dans cette politisation consubstantielle. Elle reprend inconsciemment la conception des Dogons - tribu malienne nomade - selon laquelle le pied est à l’origine du pouvoir. N’est-ce pas ce membre, qui initie la marche ? qui crée, donc, le roi ? Les régimes despotiques s’appuient sur la popularité du football pour asseoir leur légitimité. Au lendemain d’une révolution d’Octobre, qui ruina un sport naissant, l’implication de Staline pour le ressusciter, pour le [re]créer, conforte l’idée d’un lien incestueux entre le football et totalitarisme ; lien que tissa également l’Italie fasciste et l’Allemagne nationale-socialiste. Les régimes démocratiques, eux aussi, jouent - accidentellement, peut-être - de cette dynamique. En 1998, la France organisa la Coupe du Monde et la remporta pour la première - et dernière ? - fois. Le « président fainéant » Chirac progressa, à cette époque, d’environ sept points dans les sondages d’opinion - et son Premier ministre, de cinq. Les problèmes des Français et les orientations gouvernementales étaient invariables pourtant, mais l’effervescence de la compétition, puis de la victoire, l’omniprésence médiatique détournèrent les attentions, occultèrent les difficultés ; et le peuple oublieux renforça son dirigeant.

Le pied est un fétiche sexuel ; une catharsis des pulsions, des instincts. À ses débuts proche cousin du rugby, le football était peut-être encore cette expression sublimée d’une vitalité animale. En se coupant de ses ascendants, il se coupa de ses énergies premières.

Un récent fait divers genevois a défrayé la chronique. Le match entre deux équipes de seconde catégorie a basculé dans une violence primitive, primaire. Cette brutalité déchaînée choqua jusqu’aux dirigeants du club instigateur de la rixe, qui décidèrent - un peu hâtivement - de dissoudre leur équipe. Révélateur de nos sociétés hygiénistes et aseptisées. Les instincts doivent être sublimés ; les violences domptées - si ce n’est annihilées. Et le football, dans un lent et imperceptible glissement, est devenu l’instrument de cette épuration instinctive. Sa codification, à la précision chirurgicale, caricature la virilité, digère la violence et stéréotype les exultations. Si l’individu inconscient, subtilement corseté, croit se soustraire au carcan moral et normatif de son quotidien, en réalité, la parenthèse du match n’en est qu’une continuation cynique. Certes, quelques débordements de violence ou de joie sont tolérés - hypocrisie du pouvoir -, mais la présence policière, l’inflation des normes juridiques et des sanctions financières enserrent, jusqu’à l’asphyxie, la dramaturgie du football. Et son effet cathartique s’éteint.

Le dernier quart du vingtième siècle marqua, non l’effondrement, mais l’inéluctable érosion du pouvoir politique. Dans un mouvement libertaire et libéral, l’omniscience étatique céda le pas à l’omniprésence économique. Le citoyen, qui croit s’affranchir, devient consommateur. Et l’industriel, le premier, saisit ce besoin d’individuation. Les forces telluriques - elles ne peuvent être spirituelles, sinon nous jouerions au headball - inscrivent l’Homme dans la matière. Et mercantile, l’industriel flatte la déraison que distille le football. S’appropriant une spontanéité factice, il encourage les comportements matérialistes et déraisonnables pour nous inciter à une consommation irraisonnée. Albums de vignettes, maillots et accessoires, sodas et snacks, chaînes de télévision, deviennent le temps d’une compétition l’esprit du football. Si l’inconditionnel cède à ces sirènes, l’industriel, lui, a les pieds sur terre.

Et la trinité symbolique du pied, s’est réalisée, implacable. 

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