Mark Ditlli

RÉDACTEUR EN CHEF DE FINANZ UND WIRTSCHAFT

Mark Dittli a étudié l'économie d'entreprise à la HES de Winterthour et le journalisme à la New York University. Il rejoint le magazine économique alémanique Finanz und Wirtschaft en 2000 en tant que rédacteur à la rubrique suisse. Il devient ensuite correspondant aux Etats-Unis pendant cinq ans en charge des affaires économiques et financières. Mark est nommé rédacteur en chef du magazine en 2011.

Le dilemme de la Banque nationale

La Banque nationale suisse (BNS) dépend, pour le meilleur et pour le pire, de la Banque centrale européenne (BCE). Avec la décision, tombée il y a trois ans, de maintenir la devise nationale au maximum de 1  fr. 20 pour 1 euro, la BNS a de facto perdu les rênes de sa politique en matière de taux d’intérêt.

Elle ne pourra pas augmenter les taux d’intérêt tant que la BCE ne le fait pas de son côté, car cela aurait pour résultat une appréciation immédiate du franc suisse. Et la BCE, à son tour, ne pourra pas augmenter ses taux avant des années du fait que la zone euro est menacée de déflation et que certaines économies comme l’Italie sont tombées en récession pour la troisième fois en six ans seulement (triple dip).

Certes, cette politique de la Banque nationale soutient l’industrie suisse d’exportation. Mais elle ne va pas sans conséquences. Résultat direct, la BNS doit maintenir un niveau d’intérêt anormalement bas. Et si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est bien que des taux anormalement bas se traduisent par des excès sur le marché immobilier financé par le crédit.

Rien n’est potentiellement plus dévastateur pour une économie qu’une bulle immobilière financée par le crédit. L’Irlande et l’Espagne, dont le boom immobilier a provoqué la ruine, nous en offrent les meilleurs exemples concrets. Les dirigeants de la Banque nationale le savent bien. Mais ils ont les mains liées.

Comme ils ne peuvent influer sur les taux d’intérêt, il ne leur reste que l’instrument des réserves de capitaux anticycliques – qui prescrivent aux banques des fonds propres élevés pour couvrir le risque opérationnel lors de l’octroi de prêts hypothécaires – et le mégaphone: l’appel sans cesse répété aux banques de se montrer raisonnables en matière d’octroi de crédits.

Est-ce que cela a servi à quelque chose? Les mesures déjà imposées afin de réduire le boom de l’immobilier semblent n’avoir déployé que de timides effets. Aussi bien au niveau des prix du marché immobilier que dans le volume des prêts hypothécaires, on a constaté un ralentissement des taux de croissance.

Il est toutefois trop tôt pour lever l’alerte: les deux paramètres continuent à croître plus rapidement que le produit intérieur brut de la Suisse. Les volumes des prêts hypothécaires croissent à des taux de 3 à 4%; en conséquence de quoi le rapport entre volumes hypothécaires et croissance de l’économie – mesurée au produit intérieur brut – continue à augmenter. Selon les données les plus récentes, ce rapport se monte à 146%, ce qui est énorme en comparaison internationale.

La Suisse, un cas à part?

A intervalles réguliers, les banques reprochent à la BNS d’être trop alarmiste. Le marché immobilier suisse est un cas à part, paraît-il: l’offre est insuffisante pour des raisons de manque d’espace, l’immigration contribue à une demande sans cesse croissante et le faible niveau des taux d’intérêt favorise le développement du marché.

Et comme on l’a déjà évoqué plus haut, aucune hausse des taux n’est prévisible dans un futur proche. C’est pourquoi il est inconcevable que les prix de l’immobilier puissent soudain chuter de 20% ou plus.

D’une manière ou d’une autre, ces arguments sont acceptables. Toutefois, l’observateur ne doit jamais commettre l’erreur d’extrapoler pour l’avenir son actuel sentiment de stabilité. Ce sont exactement les mêmes arguments – une offre insuffisante, une augmentation structurelle de la demande – que l’on rabâchait avant la crise financière dans certaines régions des Etats-Unis ou dans des pays comme l’Irlande.

C’est pourquoi le reproche d’alarmisme fait à la BNS n’est définitivement pas justifié. La Banque nationale ne peut pas uniquement compter sur le fait que les banques sont assez sages pour ne pas exagérer en matière d’octroi de crédit.

La BNS n’est pas là pour fournir aux banques un environnement économique le plus profitable et confortable possible. Elle doit être exigeante et sonner l’alarme plutôt deux fois qu’une. En tant que garante suprême de la stabilité financière de la Suisse, elle fait ainsi son job.

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