Bernard Radon

DIRECTEUR GÉNÉRAL DE COACHING SYSTEMS SARL

"Il y a chez Bernard Radon une quête perpétuelle pour comprendre les mécanismes de la stratégie et du management. Mais comment s’y prend-t-il pour coucher sur papier ce foisonnement d’expériences d'accompagnement de cadres et de cadres dirigeants? Je crois qu’il s’amuse à noter ses idées sur un petit calepin imaginaire. Il les transcrit ensuite sur des petits morceaux d’étoffe qu’il range soigneusement dans une boîte. Et quand le besoin de publier se fait pressant, il les sort, les trie, les arrange et enfin les coud soigneusement les uns avec les autres pour en faire un patchwork très ordonné dont l’image est non seulement cohérente, mais aussi d’une pertinence logique qui interpelle ses lecteurs. Il dit d’ailleurs en substance dans ses différents livres que l’on apprend à connaître son environnement par touches successives, comme si on reliait entre eux les morceaux d’un vaste puzzle. Au final, après avoir pris du temps, acquis et comparé toutes nos connaissances, c’est l’image d’ensemble qui se dégage: les organisations humaines dans toute leur complexité".

Le charismatique et le dépressif

Comment Achille s’est-il mis dans le pétrin ?

Roman noir (suite).

Dans ma carrière, j’ai vu souvent des cadres se mettre dans le pétrin. Généralement, ils sont en colère mais dans le fond, ils savent qu’ils sont perdus. Ils n’échappent pas à cette règle implacable : pour le poste qu’ils occupent, il y aura soixante candidats dont au moins une dizaine en interne. Dans six mois, ils auront disparu des radars : ils n’ont pas d’ami contrairement à ce qu’ils pensent.

Achille est directeur dans une banque suisse. Il est ce qu’on appelle un manager charismatique, un gendre idéal en quelque sorte. Je devrais dire "était considéré comme charismatique", maintenant, il est sur une planche savonneuse. Il est assis devant moi et me dit :

-     Moi, je suis toujours resté droit dans mes bottes dans tout ce que j’ai entrepris.

-     Comment pouvez-vous dire que vous êtes resté droit dans vos bottes ? Si vous vouliez rester droit dans vos bottes, il fallait devenir agriculteur, pas manager dans une grande banque. Depuis trois ans, vous avez laissé vos collaborateurs accumuler les projets. Vous avez été sourd à leurs demandes de délais ou de moyens supplémentaires. Le déclencheur a été Hervé, votre bras droit. Lorsqu’il s’est mis en congé maladie, vous avez voulu agir seul, sans avertir votre hiérarchie, ni les ressources humaines que vous considérez comme des incompétents, ni même le service social qui, pour vous, est un repaire de vieilles filles. Maintenant, Hervé vous accuse de tous les maux : mobbing, harcèlement, surcharge de projets et d’activités, manque d’écoute. Avez-vous une idée de ce que vous devez faire ?

-     Non, pas maintenant

Je regarde ce cadre dirigeant et je me dis qu’il doit être dans une incroyable difficulté pour encaisser mes propos sans broncher, lui qui a l’habitude de la force pour imposer ses idées.

Pour s’en sortir, il doit apprendre rapidement d’autres règles. Pas la peine de lui poser mille questions, il se noie, je dois lui lancer une bouée de sauvetage. Je me lève et note sur le tableau blanc qui se trouve derrière moi :

-     Voici votre plan d’action en quatre points : a) Vous allez réunir tous vos cadres directs. Vous allez leur dire combien vous regrettez cette situation, qu’effectivement vous n’avez pas consacré suffisamment de temps à la conduite de votre équipe parce que vous étiez pris par vos affaires et vos projets et que vous avez minimisé l’impact de votre comportement vis-à-vis d’eux. b) Lorsque Hervé, votre dépressif rentrera, allez vers lui et tenez-lui le même discours qu’aux autres. Vous lui demanderez s’il veut un aménagement de son temps de travail et surtout dites-lui que vous restez à sa disposition. Soyez toujours courtois et compréhensif, laissez-lui la porte ouverte, mais surtout ne le laissez pas vous envahir. Tout ce que vous lui direz sera retenu un jour contre vous. Trouvez-vous un prétexte pour sortir d’une discussion qui tourne en rond.

-     Mais…

-     Vous savez, les personnes dépressives sont imprévisibles. Vous ne connaissez pas les facteurs qui les ont conduits à cette dépression. Vouloir discuter avec eux est une perte de temps et d’énergie à moins, bien entendu, de vouloir vous former à la psychothérapie. Vous êtes démuni : vous êtes rationnel et pragmatique, il est dans l’émotion et la désorientation. Il est parfois euphorique, parfois abattu, parfois il redevient comme avant, mais cela est de courte durée. c) Surtout informez régulièrement votre patron et les ressources humaines de toutes vos démarches. d) Enfin, faites profil bas, restez discret, surtout lorsque vous êtes en groupe. Vous ne parlez que si l’on vous interroge et vous répondez gentiment. Vous m’avez bien entendu : gentiment. Pour l’instant, personne n’a pas demandé votre tête alors n’aggravez pas votre cas.

-     Mais j’ai tout donné pour ma société depuis quinze ans : mes heures, mes week-ends et mes vacances, j’ai trois cents jours à prendre, vous vous rendez compte.

-     Je sais, mais vous êtes enfermé dans votre bulle, sans tenir compte de vos interlocuteurs. En fait, vous n’étiez pas là où l’on vous attendait. Vous avez, si j’ose m’exprimer comme cela, vous avez guerroyé, mais vous ne vous êtes pas intéressé au quotidien de vos équipes. Vous avez parlé à tort et à travers, lancé des initiatives que vous n’avez pas suivies et créé beaucoup d’insécurité autour de vous.

J’ai compris qu’il était perdu quand il m’a dit :

-     Mais maintenant, c’est à ma hiérarchie de me soutenir. Elle doit prendre une décision. Je l’ai toujours défendue.

-     Mais Monsieur, certainement pas. La femme de votre dépressif est la meilleure amie du directeur général. Vous ne le saviez pas parce que vous ne vous êtes intéressé à aucune personne de votre équipe. Maintenant, vous pensez bien que personne ne va bouger. Personne n’en veut de votre dépressif, même pour le muter dans un placard doré. Vous êtes dans une situation sans issue.

-     Non, c’est à ma hiérarchie de le déplacer dans un autre service. Encore une fois, elle doit prendre ses responsabilités. Elle m’a dit que le ferait, alors qu’elle le fasse.

En tenant ces propos désespérant, Achille ne savait pas ce qui l’attendait dans les prochains jours.

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