Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

Le bitcoin plus cher que l’or, sérieux?

A 1270 dollars, le cours de la monnaie électronique a dépassé pour la première fois celui de l’once d’or (à 1230 dollars) dans la nuit du 2 au 3 mars. L’histoire retiendra-t-elle cette date comme celle où une monnaie reposant sur une abstraction mathématique a définitivement supplanté celle d’une relique, certes barbare, mais enracinée dans l’histoire et la culture? Au contraire, cette exubérance virtuelle n’était-elle que cela ? Une bulle sur le point d’éclater.

Depuis les orpailleurs du fleuve Pactole, bien des souverains ont tenté sans y parvenir de remettre en question la valeur intrinsèque, basée sur ses qualités matérielles, du métal jaune. Aucun n’y était parvenu. Enfin, pas tout à fait. Il y a eu Nixon. Et c’est bien là qu’est le problème - ou la solution selon qu’on reconnait ou non le bitcoin.

En éliminant le caractère automatique de la convertibilité du dollar en or en 1971, le président américain a inventé le concept de «debasement», l’idée qu’une monnaie scripturale (et dès cette époque largement électronique) n’a pas besoin d’avoir une base matérielle, un stock d’or nécessaire pour rembourser tous les billets en cas de panique comme à l’époque de la Régence et de John Law. C’est ce qui a permis les expériences sans précédent de «quantitative easing» des banques centrales ces dernières années. Autrement dit, la création sans limite de monnaie que ce soit pour éviter des faillites, comme en Europe et aux Etats-Unis, ou pour maintenir sa compétitivité, comme dans le cas de la Suisse.

En d’autres termes, le debasement permet de tricher avec la réalité en finançant le «too big to fail». Et ça marche parce que la véritable base de ce système est que tout le monde préfère au fond le voir maintenu que de s’essayer à ruiner les épargnants, les consommateurs et les salariés tous en même temps. Evidemment, cela produit des inégalités énormes et généralement proportionnelles avec la distance que chacun a vis-à-vis de la planche à billet. D’où le bitcoin et l’or.

Comme l’or, le bitcoin est une valeur refuge pour ceux qui ont un doute sur la solidité d’un système financier «débasé» ou plus exactement basé sur les intérêts conflictuels des gouvernements et au fond tenu en respect par la puissance géopolitique de ses principaux acteurs. Comme l’or, le bitcoin ne se mange pas et n’est indispensable à aucune industrie. Mais comme l’or, il est aussi par construction universellement rare, durable, divisible, vérifiable, portable et fongible. A cause de cela, si pendant 5000 ans, l'or a été le plus fiable moyen de conserver de la valeur, le bitcoin est devenu son concurrent crédible pour les 5000 ans à venir.

Le système bancaire est apparu parce qu’il offrait des services d’échange de papiers puis de billets basés sur un stock d’or. Il y a 40 ans, Nixon s’est débarrassé de l'or et l’a fondamentalement remplacé par des promesses politiques. L’argent électronique apparu alors n’était encore qu’une version numérique des billets en papier.

Le Bitcoin est ainsi la première vraie forme d’argent électronique.  Il est divisible, se déplace très facilement et sa cryptographie – la fameuse blockchain - le rend plus vérifiable que n’importe quoi (or inclus, les alliages étant apparus dès Midas). Il est aussi universel et sans propriétaire particulier au départ. On se l’approprie. Mais plus important encore, il est rare. Le nombre de bitcoin est limité par construction alors qu’on ignore ce que la terre recèle encore comme or.  

On peut naturellement regarder le bitcoin comme un artifice. Mais ce serait ignorer que dans cette affaire d’argent ou de monnaie c’est le social et l’utilité qui de tout temps ont créé les artifices – les coquillages du néolithiques n’avaient eux aussi de valeur que symbolique. Or aujourd’hui, à l’exception de la bijouterie, aucun secteur économique n’a besoin d’or. Et si certains peuvent chérir le patrimoine historique de l’or (surtout ceux qui en ont beaucoup), la réalité est qu’il peut y avoir tout autant de gens à embrasser intellectuellement le caractère futuriste du bitcoin. Or ce qui détermine la valeur en définitive, c’est le consensus social.

Sachant que si le Bitcoin venait à remplacer l'or comme moyen de stocker de la valeur, chaque Bitcoin vaudrait plus de 500 000  dollars, mieux vaut regarder avec une certaine modestie le phénomène que du haut de son tas d’or.

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