Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Tatyana Franck, après cent jours à l'Elysée

Elle répond aux mails, ce qui ne semble pas toujours évident pour un directeur de musée. Elle est à l'heure au rendez-vous, alors que d'autres font attendre. Tatyana Franck apparaît en plus pomponnée. Lisse. Fraîche. Impeccable. Une chose exceptionnelle dans le monde muséal, qui connaît souvent de nos jours un sérieux relâchement sur le plan des apparences. Il est vrai qu'avec l'Elysée, nous sommes dans un univers basé sur l'image... 

Tatyana Franck, vous dirigez l'Elysée depuis le 1er mars. On est venue vous chercher après avoir rejeté les postulants d'un concours. Quelle impression cela fait-il?
Je suis entrée en fonction le lundi 2 mars... Pour répondre à votre question, j'y vois le résultat heureux d'une vocation précoce. J'ai toujours eu envie de m'occuper d'un musée. J'ai donc entrepris des études en conséquence. J'ai opté pour le «business administration». Pour être aujourd'hui à la tête d'un musée, il faut se montrer capable de le gérer. C'est l'unique manière d'avoir une vision globale. Je pense que mon itinéraire est atypique, mais il se veut réaliste. Ma véritable chance est de commencer avec un musée bijou, alors que j'aime la photographie. 

Votre tante Martine Franck était photographe. Mariée à Henri Cartier-Bresson. Quel est votre rapport personnel avec le 8e art?
Lointain. J'ai commencé à collectionner des photos dès que j'ai eu un salaire. Or j'ai toujours travaillé pendant mes études, puis pour Claude Picasso. Je suis depuis longtemps la programmation, de l'Elysée, qui m'a révélé beaucoup de talent. Il s'agit de continuer, tout en relevant le grand défi du «pôle muséal» prévu à la gare de Lausanne. 

Genève s'enlise avec son agrandissement du Musée d'art et d'histoire. Comment voyez-vous la situation vaudoise?
Avec optimisme. Lausanne est un ville de taille moyenne qui nourrit de grandes ambitions basées sur un potentiel réel. Il existe un accord sur ce qui doit se faire, même si les partis divergent parfois sur les moyens. Droite et gauche parviennent du coup à s'entendre pour développer ce que j'appellerais un idéal commun. Je rencontre une volonté politique qui fait cruellement défaut à Genève. ic, on ne se tire pas dans les pattes. Ce pôle muséal, chacun le veut en en donnera les moyens. Je me sens pour ma part très en accord avec Chantal Prod'Hom, du Mudac, comme avec Bernard Fibicher, du Musée cantonal de beaux-arts. 

Revenons à la photo. Qu'est-ce qui vous attire dans ce médium?
J'ai toujours été fascinée par lui. Si je devais vous citer mon premier grand choc, je parlerais d'un cliché de Nan Goldin. Pas la Nan Goldin actuelle... Celle qui savait électriser le spectateur dans les années 1990 avec des images fortes de sa vie intime. En fait, je crois fonctionner aux coups de cœur et aux rencontres. Ces dernières sont déterminantes. L'idéal serait de miser sur de jeunes artistes et de grandir avec eux. 

On vous présente comme une administratrice. N'avez-vous pas envie de monter vous-mêmes des expositions?
Mais j'entends bien le faire! Ce n'est pas incompatible. En fait, j'ai déjà créé de nombreuses manifestations, la plus récente étant celle des «Caran d'Ache de Picasso», qui se déroule en ce moment au Kunsthaus d'Interlaken (1). Claude Picasso m'a fait confiance. Il m'a choisie, alors que jusque là seule la famille Picasso avait son mot à dire. Il m'a permis de développer des projets personnels. Pour le moment, il n'en transparaît bien sûr rien à l'Elysée. La programmation 2015 était faite à mon arrivée. Je suis en train de boucler 2016, et même 2017. Sans prévoir aussi à l'avance que dans un opéra, il faut compter deux ans pour mener une idée à terme. Ceci d'autant plus que j'aimerais que l'Elysée produise ses expositions, qu'elle exportera ensuite ailleurs. 

C'était le cas au temps de Charles-Henri Favrod, le premier directeur du musée pour la photographie, il y a trente ans.
C'est resté ainsi. Plus discrètement. En fait, l'Elysée vit sur un paradoxe. Il accueille à Lausanne 80.000 visiteurs par an et 235.000 à l'étranger, avec des reprises. Il existe même, grâce à Jean Mohr, une manifestation itinérante qui n'en finit pas de bouger, alors qu'elle n'a jamais passé par nos murs. Nous possédons, comme vous le savez, les négatifs de Jean Mohr. 

D'où vient l'argent du musée?
De deux sources. Nous sommes un musée cantonal, dépendant de l'Etat de Vaud. Il existe une fondation privée. Elle s'occupe notamment du sponsoring. Pour la «Nuit des musées», programmée le 27 juin en 2015, c'est la Ville qui nous aide, dans la mesure où les jardins de l'Elysée lui appartiennent. 

Revenons au «pôle muséal».
Les choses avancent. Nous sommes d'accord sur un projet commun entre directeurs de musée. La preuve qu'à Lausanne on réfléchit aussi sur le contenu! On a eu la première étape du second concours d'architectes. Ingénierie et intérieur. En mars, un jury a choisi parmi 160 projets, provenant de bureaux situés dans le monde entier. Il en reste 21 en jeu. Les maquettes seront présentées anonymement, même si je suis bien consciente que le style de certains bâtisseurs se veut reconnaissable. Le 5 octobre, la décision sera prise. Il est évident que le cahier des charges comme le budget devront être tenus. 

Dans ce cas, y a-t-il une participation au concours de Jean Nouvel?
Oui. 

Un musée, c'est long à construire. Vous engagez-vous à rester, ou jouerez-vous les filles de l'air, comme Sam Stourdzé fut à l'Elysée un garçon de l'air?
Je m'inscris dans le long terme. Si tout va bien, nous déménageons dans cinq ans. Il aura au préalable fallu aménager de nouveaux espaces. Puis il conviendra de procéder au démarrage. Je pense que dix ans constitue une bonne période pour un directeur de musée. Après, je crains la routine. L’essoufflement. Une institution a besoin d'énergies nouvelles. 

Mais dix ans, c'est court pour travailler avec des mécènes, des donateurs, des testataires... Les rapports deviennent ici très personnels.
C'est vrai. Mais en une décennie, bien des choses peuvent tout de même se voir mises sur rails. L'idéal serait de dépasser les questions de personnes pour en arriver à fidéliser les amis au musée lui-même. Or, dans notre projet, il y aura un lieu pour montrer des collections nouvelles. Des acquisitions récentes. Un lieu permanent, avec des œuvres qui défileraient, elles, pour d'évidents motifs de conservation. 

Vous avez parlé d'expositions que vous désireriez faire vous-mêmes. Quelle est ici votre optique?
Ce qui m'intéresse vraiment, ce sont les influences, les filiations et les thématiques. Il faut des expositions historiques, afin d'illustrer les origines. Je trouve bon de montrer des collections extérieures, qui illustrent à chaque fois un goût. Faire des découvertes me semble essentiel. Pas forcément loin d'ici. L’Élysée a aussi le devoir de soutenir la création locale. Il doit en aller de même dans la revue du musée «Else» que sur nos murs. Cette publication doit montrer des inédits venus des Etats-Unis, d'Afrique ou d'Amérique latine tout en laissant une large place au vernaculaire. 

Peut-on savoir quelque chose de la programmation 2016 et 2017?
C'est encore un peu tôt.

(1) Jusqu'au 30 août.

Photo (Du Chastel/24 Heures): Tatyana Franck s'engage sur le long terme. Dix ans.

Ce texte s'accompagne d'un autre, situé immédiatement plus bas dans la liste, sur "reGénération3", l'actuelle exposition de l'Elysée.

Prochaine chronique le mercredi 17 juin. A quoi ressemble cette année "Art/Basel"?

 

 

 

 

 

 

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