Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Strindberg peintre au Musée cantonal des beaux-arts

Crédits: Keystone

Si je vous dis August Strindberg, vous imaginez tout de suite un théâtre dépressif, dont les héroïnes se tordent les mains, en prise avec leurs démons intérieurs et extérieurs. Il suffit de citer des titres comme «Père», «Mademoiselle Julie», «Les créanciers» ou «La Danse de mort». Notez qu'avec son concurrent norvégien Henrik Ibsen, le public ne rit pas beaucoup non plus. La Scandinavie de la fin du XIXe siècle semble avoir été difficile à vivre. Si vous voulez que les trois fassent la paire, je peux vous rajouter le peintre Edvard Munch. 

Coïncidence. A cours d'une existence orageuse, parsemée de troubles psychiques et de krachs nerveux, August Strindberg (1849-1912) a aussi beaucoup peint, mais par intermittences. Le Suédois n'avait aucune formation académique. Autodidacte, il se laissait guider par son inspiration, faisant fi des conventions picturales. Il suffit de le lire. «A mes moments perdu, je peins. Afin de mieux maîtrise la matière, je choisis une toile ou bien un carton, c'est à dire environ le temps que dure ma bonne disposition.» Vous l'aurez compris. Il s'agit de pochades rapides. Rien d'observé sur le motif. Aucune réalité brute. Strindberg crée sa mer, ses rivages et ses tempêtes. Au spectateur de rentrer dans cet univers tumultueux, formé de taches de couleur bleue, grise ou brune.

Trois périodes 

Strindberg a donc peint à certaines époques, posant sa palette pendant les autres années. Le parcours actuel du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne, qui dédie une importante rétrospective à l'homme, se focalise ainsi sur trois moments clés. Il y a la jeunesse, de 1872 à 1874, où le débutant reste encore proche de la réalité. Puis, après deux décennies de pause, l'auteur désormais célèbre reprend les pinceaux en 1892. Il a alors une activité picturale assez régulière. Une production suffisamment abondante pour penser (en vain) trouver là un gagne-pain. Le dramaturge se sent en panne d'inspiration. Il mène parallèlement des expériences scientifiques. 

En 1892, le Suédois qui a longtemps vécu en Suisse (et notamment à Ouchy) durant les années 1880, quitte à nouveau le pays natal. Il se rend à Berlin, puis à Dornach en Autriche, et enfin à Paris, où il encontre notamment Paul Gauguin. C'est donc une époque de grosse production picturale. Il travaille non seulement au couteau, comme Courbet (1), mais directement avec les doigts. Après des années de graves troubles mentaux, le Suédois se remet une dernière fois à la peinture en 1901. Il n'abandonne complètement cet art qu'en 1905, sept ans avant sa mort. La photo prend alors le dessus. Strindberg va jusqu'à construire son propre appareil (avec un aide, ttout de même).

Un ensemble exceptionnel 

L'essentiel des toiles et cartons peints se trouve bien sûr en Suède. Pour diversifier son fonds, le Musée d'Orsay a juste pu acheter deux petites pièces, parfois accrochées sur ses cimaises parisiennes. Pour l'actuelle exposition, Camille Lévêque Claudet a donc écumé les collections de Stockholm, du Nationalmuseum au Nordiska Museum en passant par celles des amateurs privés. Complété par des photos fantomatiques (il faut dire que le dramaturge s'intéressait surtout aux phénomènes comme la cristallisation ou l'occultisme), l'ensemble réuni par le commissaire se révèle exceptionnel. On n'a sans doute jamais vu hors de Suède autant de pièces réunies.

Reste qu'il faut non seulement comprendre, c'est à dire saisir les enjeux, mais aimer. Or la peinture de Strindberg n'offre rien de séduisant. Cet art par certains côtés très en avance sur son temps (une sorte d'expressionnisme abstrait) reste austère et difficile. Triste, en plus. La photo n'arrange rien. Les textes cités encore moins. Il faut se sentir en convergence avec l'auteur pour se sentir vraiment concerné. Autrement, il risque 'y avoir un refus global.

(1) Il y a, pour comparaison, une «Vague» de Gustave Courbet dans l'exposition.

Pratique

«August Strindberg, De la mer au cosmos», Musée cantonal des beaux-arts, Palais de Rumine, 6, place de la Riponne, Lausanne, jusqu'au 22 janvier. Tél. 022 316 34 45, site www.mcba@vd.ch Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h, le jeudi de 11h à 20h, les samedis et dimanches de 11h à 17h. Catalogue coédité par Noir sur Blanc, 226 pages.

Photo (Keystone): Au Musée cantonal des beaux-arts. Strindberg à gauche et Courbet à droite.

Prochaine chronique le mercredi 23 novembre. Les ventes à New York. Ou comment se vendent Monet ou Munch. 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."