Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Rosmarie Lippuner, la dame des Arts décoratifs, est morte

Crédits: DR

Elle avait quelque chose de pétillant et de confortable à la fois. Il suffisait de suivre son regard d'écureuil, en perpétuel état de curiosité. Rosmarie Lippuner s'en est allée le 1er juin dans sa 83e année. Elle avait passé les dernières d'entre elles à l'institution de Béthanie, à Lausanne. On ne choisit pas la fin. Le Mudac a tenu à lui rendre hommage. A raison. C'est bien elle qui a forgé l'institution. Elle s'appelait de son temps le Musée des arts décoratifs, ce qui restait plus modeste. Avec elle, on ne flirtait pas avec le haut de gamme contemporain. On allait plutôt faire ses emplettes ans des magasins. 

D'origine bernoise, d'où un tout petit accent dont elle jouait en virtuose, Rosmarie Lippuner est entrée dans l'institution en 1967. Elle se trouvait alors à l'avenue de Villamont, dans un lieu ressemblant un peu à un garage souterrain. Le musée jouxtait les bureaux de la Biennale de la tapisserie. Rien que de logique à cela! Pierre Pauli, le créateur du musée, coiffait aussi cette prestigieuse manifestation, depuis longtemps disparue. Pierre Pauli était par ailleurs l'époux de la fameuse Alice. Une dame qui tient toujours, nonagénaire, les rênes de la galerie du Flon, dont elle a fait une référence internationale en matière d'une création aujourd'hui plus moderne qu'actuelle.

255 expositions

Pierre Pauli est mort subitement en 1971. Rosmarie Lippuner l'a remplacé, gardant la direction jusqu'en 2000, date du transfert du fonds au Mudac, place de la Cathédrale. Son bilinguisme allié à sa fringale de vie (le Mudac parle aujourd'hui à juste titre de «sa gourmandise, de sa générosité, de son exigence, de son indépendance et de son côté infatigable») a pu faire merveille. Le Musée des arts décoratifs est devenu sous son long règne une référence des deux côtés de la Sarine. Imaginez qu'elle aura en tout créé, avec très peu de moyens financiers, 255 expositions, comme le rappelle un livre hommage paru en 2006! 

Le champ couvert par ses soins apparaissait énorme, même si l'ambition affichée restait moindre que sous la houlette de Chantal Prod'Hom, qui lui a succédé en 2000. Il fallait, comme je viens de vous le dire, faire avec les moyens du bord. Et en plus créer, à partir de de rien, une collection aidée parfois par des mécènes comme Peter et Traudl Engelhorn! Je vais certainement oublier des thèmes, mais je me souviens que Rosmarie Lippuner nous a parlé de céramique (elle était liée à Edouard Chapallaz), de design, de bijouterie, de photo (elle a exposé Luc Chessex, René Burri ou les Dériaz alors que l'Elysée n'existait pas encore), de BD (BDfil restait alors dans les limbes), d'affiche (je revois son hommage à Werner Jeker) ou de graphisme. Rien ne lui semblait indigne. Je me rappelle ainsi les «Etiquettes de vin, Tendances contemporaines», comme «A manger des yeux», où elle avait demandé à des pâtissiers romands de créer un chef-d’œuvre. Sans oublier bien sûr «Couvre-chefs». Elle anticipait ici Antoine de Galbert et la Maison Rouge de Paris de plusieurs décennies.

Aucun intellectualisme 

Il n 'y avait pas que les artistes ou les artisans patentés à intéresser Rosmarie, qui aimait à partager ses enthousiasmes qui allaient toujours dans le sens du moderne. Les carnavals alémaniques lui inspiraient une expositions d'anthologie. Il y avait une «Ode à la coupe». Un «Dimension pixel» précurseur. Cette projection dans ce qui était alors l'avenir ne l'empêchait pas de se pencher sur la création anonyme ou le dessin d'enfant. Quand elle tenait une idée, ce qui lui arrivait souvent, la directrice-animatrice savait en tirer le meilleur parti. Avec intelligence, mais sans intellectualisme. L'actuel Mudac se situe aujourd'hui à ses antipodes, même s'il s'agit aussi d'une prolongation naturelle. Tout change. Tout est aussi fonction de personnalité. 

Celle de Rosmarie Lippuner se faisait naturellement débordante. Drôle. Disponible. Ouverte. Je l'ai fréquentée professionnellement pendant des années et des années. Nous avons même eu une accident de voiture (sans gravité, sauf pour l'automobile) ensemble. C'était alors qu'elle véhiculait quelques hôtes pour la très ambitieuse exposition à trois musées lausannois sur les années 30. Puis est venu le temps de la retraite. Je ne l'ai dès lors plus guère revue. La vie est comme ça. Maintenant que j'écris, certaines de ses présentations à Villamont me redeviennent très présentes. Rosmarie Lippuner a créé un style à la fois simple et durable. Elle apprenait aux visiteurs à regarder ce qu'ils voyaient tous les jours. C'est pour moi dans aucun doute l'un des directeurs de musée qui aura le plus marqué le paysage suisse.

Photo (DR): Une des affiches lisibles dans plusiurs sens que créait Werner Jeker pour le Musée des arts décoratifs.

Texte intercalaire.

 

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