Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE / Quarante ans d'art vidéo en accéléré

Quarante ans? Après tout, pourquoi pas. Difficile en effet de dater d'une manière certaine la naissance de l'art vidéo. On parle bien de 1963, mais il s'agissait là de balbutiements. En 1973, peu de gens y croyaient encore. Il fallait un certain culot au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne pour acquérir sa première bande cette année-là.

Deux raisons justifiaient cependant ce choix audacieux. Tout d'abord, ce film était l’œuvre de Jean Otth, à qui le Mamco de Genève vient de rendre tardivement hommage. Né en 1940, l'artiste était Vaudois. Le musée se voyait en plus dirigé à l'époque par René Berger, disparu en 2009 à 94 ans. Berger a énormément fait pour tirer l'institution de sa léthargie et de son provincialisme afin de la pousser, bon gré mal gré, dans le contemporain.

Les primitifs des années 1970

Aujourd'hui aux mains de Bernhard Fibischer, le musée a complété depuis cette première emplette. Un certain nombre d'acquisitions date de cette année, comme celle des bandes historiques signées Nam June Paik, Valie Export ou Joan Jonas, qui remontent toutes à 1973. Elles peuvent ainsi former, avec celle d'Otth, la base de l'actuelle exposition, dont le titre ne pouvait s'écrire qu'en anglais, histoire de faire plus moderne. La chose s'intitule donc "Making Space" comme elle aurait pu s'appeler autrement. L'essentiel est que les deux mots, accolés, frappent les imaginations.

Le parcours au Palais de Rumine reste chronologique. Ou presque. Comme dans les musées de peinture italienne ou flamande, on commence par les primitifs. C'est grisouille. C'est crachotant. Rien à voir avec Van Eyck ou Fra Angelico. Mais il fallait bien un début. On était après Mai 68 et le Living Theatre. On y donne donc dans l'agressif. Le politique. Le féministe. C'est soit très bavard, soit quasi muet. Le genre se cherche. Il ne s'est d'ailleurs toujours pas trouvé. En 2013, la vidéo reste prise entre le court-métrage de cinéma, le documentaire TV et l'environnement spatial pour musée des beaux-arts, comme ici.

Les Suissesses en première ligne

Même si la surface entière de l'institution est vouée à "Making Space", il semble clair que la commissaire Nicole Schweizer a fortement dû se résumer. La Salle 2, par exemple, n'abrite qu'une seule pièce. Il s'agit de "A Needle Woman" (1999-2001). La Coréenne Kim Sooja y filme la même femme immobile, de dos, dans diverses capitales. Elle se trouve face aux réactions, indifférentes à New York, amusées à Mexico et indescriptiblement curieuses à Lagos, où les spectateurs finissent par bouger aussi peu que la protagoniste. Il faut huit écrans pour projeter "A Needle Woman". Autant dire que la chose se révèle mangeuse d'espace.

La suite part un peu dans toutes les directions. Le visiteur passe des Etats-Unis à la Finlande. Il va de l'infime à l’interminable. De l'expérimental au simple reportage. Notons que la Suisse apparaît généreusement représentée. Il y a sur deux écrans la vétérante Pipilotti Rist, dont les provocations font aujourd'hui long feu, et sur trois la laborieuse Emmanuelle Antille, qui divise ainsi en tiers un talent pourtant déjà limité au départ. La Lausanne Anne-Julie Raccoursier bat des records de longueur avec "Happy Hour", qui dure en effet une heure. Pour en dire davantage grâce à "Space", l'Alémanique Judith Albert n'a besoin que de quatre minutes trente.

Un regard bien rapide

Plus nombreux et plus jeunes que de coutume en ces lieux, les visiteurs voient-ils l'ensemble? Evidemment pas. C'est comme aux Biennales de Venise, ou d'ailleurs. Chacun jette un œil plus ou moins appuyé. La vidéo longue peine à trouver son public. Un important galeriste suisse me confiait récemment que son plus gros client en la matière formulait une exigence invariable. Rien au dessus de six minutes. La preuve! Pour tout regarder ici, il faudrait six heures et quart. J'ai compté. Eh bien, la visite s'effectue en moyenne en une soixantaine de minutes. Faites les comptes. Ils demeurent dangereusement déficitaires...

Pratique

"Making Space / 40 ans d'art vidéo", Musée cantonal des beaux-arts, Place de la Riponne, Lausanne, jusqu'au 5 janvier 2014. Tél. 021 316 34 45, site www.mbca.ch Ouvert les mardis et mercredis de 11h à 18h, le jeudi de 11h à 20h, du vendredi au dimanche de 11h à 17h. Photo (DR): "A Needle Woman" de Kim Sooja, qui réclame huit écrans pour sa projection.

Prochaine chronique le jeudi 14 novembre. Deux expositions au masculin pluriel. Berne parle du "Sexe faible". L'Antikenmuseum de Bâle de "Quand un homme devient un homme"...

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