Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Quand les artistes romands rêvaient de Paris

«Paris à nous deux!». On connaît le cri poussé par l'ambitieux Eugène de Rastignac, arrivé d'Angoulême, à la fin du «Père Goriot» de Balzac. Ce personnage de fiction s'inspirait d'une réalité qui perdure. Si l'Italie ou l'Allemagne constituent des mosaïques sans véritable centre, la France possède une capitale dont la banlieue s'étend jusqu'à la mer. «Il n'est de bon bec que de Paris», écrivait déjà Villon au XVe siècle... 

La Suisse romande s'est longtemps située dans l'orbite de la Ville Lumière sur le plan culturel. Il existait un phénoménal complexe d'infériorité des Vaudois ou des Neuchâtelois vis-à-vis d'une capitale à la fois proche et lointaine. Y étudier, puis y percer, tenait du pari fou et du rêve impossible. Il y avait une citadelle à conquérir. Le Musée cantonal des beaux arts de Lausanne le rappelle avec son actuelle exposition, intitulée comme de juste «Paris à nous deux!» En partant d’œuvres de la collections, exécutées entre le XVIIIe siècle et 1939, le compte était bon. Tout peintre, tout sculpteur ou presque, a tenté sa chance comme il se trouve chaque année des milliers de filles pour tenter de devenir Miss Monde.

Départ à la Révolution 

Les choses commencent au palais de Rumine avec les frères Sablet. Jacques et François. Venus de Morges, ils ont brillamment réussi à Rome avant de faire le grand saut, au moment où la Révolution exilait d'Italie les francophones, jugés trop contestataires. Ce fut une réussite, surtout pour Jacques. Saluée au Salon de 1799, sa scène de genre représentant une tarentelle se retrouva achetée 6000 francs or par le cardinal Fesch, oncle de Napoléon. Une fortune pour l'époque! Réapparu sur le marché de l'art et acquis par un particulier, le tableau fait partie des quelques emprunts sollicités par le musée. 

La suite bascule des Salons biennaux de l'Ancien Régime à ceux, annuels de la Restauration. Des paysagistes, dont Diday, y font sensation, au point de se voir acquis par le roi. L'Alpe neigeuse, et donc sublime, se voit autant saluée que la qualité picturale. La Suisse, c'est bien connu, constitue un pays de montagnards. Vient ensuite Charles Gleyre, dont le musée a acheté dans les années 90 une bacchanale étonnamment chaste (et exclusivement féminine). Le Vaudois s'installe en France, où il dirige un atelier très fréquenté. Claude Monet y passe même quelques temps.

Quatre grandes toiles montrées en 1889 

Au Salon succèdent les Expositions universelles, qui font défiler à Paris des millions de visiteurs (51 millions pour celle de 1900!) dans des architectures de fantaisie. Même désorganisée sur le plan artistique, la Suisse ne peut laisser passer l'occasion. Une telle vitrine se présente à Paris une fois tous les douze ans en moyenne. Il faut séduire le public. Quatre vastes toiles, entrées dans les collections vaudoises, le rappellent. Elles ont figuré aux cimaises de 1889. Edouard Ravel (l'oncle de Maurice, le compositeur du «Boléro») montrait Savièse. Auguste Baud-Bovy le «Lioba». Ernest Biéler une «Scène suisse». Eugène Burnand un «Taureau dans les Alpes» qui aurait logiquement dû séduire un des rois de la viande du Chicago d'alors. 

Mais bientôt l'art vivant prend ses libertés. Les marges s'élargissent. Il se crée d'autres lieux pour montrer son travail. Chez Les Indépendants. En galerie. Voire sur les murs réservés à la publicité. Ou dans la presse illustrée. C'est le temps de Félix Vallotton, d'Alice Bailly et, après la guerre, de Gustave Buchet. Il y aura eu entre-temps la tragique parenthèse de 14-18. La Suisse romande, pro-française, se détache un temps des cantons alémaniques, fanatiquement pro-allemands. Une fracture qu'on fera tout pour oublier, une fois la paix revenue...

Longues étiquettes

Montée par Catherine Lepdor, la manifestation joue avec adresse des fonds du musée, qui ne sont pas inépuisables. Elle favorise les grandes toiles, indispensables aux murs gigantesques de Rumine. Comme il n'y a pas de catalogue et que le visiteur a tout de même droit à des explications, les étiquettes se révèlent longues. La commissaire explique, quitte à parfois sur-interpréter. L'exposition trouve ainsi un sens, au lieu de se limiter à de simples juxtapositions d’œuvres. Certaines d'entre elles se révèlent des achats récents. Citons deux toiles de Gustave Buchet (dont «L'esprit nouveau» de 1925). Un homme qui, comme bien d'autres, perdra de son élan en revenant dans la mère patrie. 

L'exposition s'arrête donc en 39-40. On peut le regretter. Il serait intéressant de raconter la suite. La France va perdre de sa force d'attraction. Le complexe d'infériorité se résorbera, tandis que l'enseignement genevois ou lausannois acquerra du prestige. On peut se demander ce que représente aujourd'hui Paris pour la jeune génération. Une ville-musée? Une nouvelle province? Sur le plan international, venir du Valais ou de Neuchâtel ne représente plus un handicap. Valentin Carron, Philippe Decrausaz, John Armleder, Fabrice Gygi sont des valeurs aussi fortes, sinon plus, que les poulains des galeries parisiennes. Quant aux bébés artistes, ils rêvent sans doute davantage d'une résidence à New York, à Berlin ou à Los Angeles que d'un atelier près de la Seine...

Pratique

«Paris à nous deux!», Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne, jusqu'au 26 avril. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h, les samedis et dimanche de 11h à 17h. Parallèlement à l'exposition, le musée sort un livre d'Anne van de Sandt. Il s'agit de "Les frères Jacques et François Sablet, Collection du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne", 112 pages. Photo (MCBAL): "L'esprit nouveau" de Gustave Buchet, peint en 1925, et rerpis en 1928. Une acquisition récente de Lausanne (2011).

Prochaine chronique le mardi 3 mars. Le Musée d'Orsay, à Paris, modifie sans cesse ses accrochages afin de faire tourner les collections. Un exemple à suivre?

 

 

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