Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE / Les bijoux d'Otto Künzli au Mudac

Le masque en couverture du dossier de presse (et sur l'affiche bien sûr!) tient de l'étoile du shérif, de la tête de mort et du petit Mickey. Sa couleur est jaune. Une forme d'évidence. Otto Künzli, à qui le Mudac lausannois offre après Munich et avant Tokyo sa rétrospective, créée des broches ou des colliers. Aujourd'hui âgé de 65 ans, le Suisse a ainsi "révolutionné l'art du bijou contemporain" (je cite). Il conserve encore un rôle historique. 

C'est, au propre, un accident qui a décidé de la carrière du Zurichois. En 1965, alors qu'il avait 17 ans, son frère a disparu lors d'un crash automobile. L'adolescent a décidé de suivre la carrière qu'il n'aura pas fait. Cet aîné se préparait à devenir orfèvre. "Aujourd'hui encore, j'ai l'impression que Peter est parfois penché sur mon épaule, quand j'utilise un de ses outils." Un tel désir de substitution laisse forcément des traces psychologiques.

Violer toutes les règles établies

On ignore quel genre de pièces aurait produit Peter Künzli. Il n'aurait peut-être pas transgressé ce qui constituait alors des règles, surtout en Suisse. Il fallait la matière noble. Le travail irréprochable. Le luxe discret. A la fin de années 1960, une bonne bourgeoise se parait encore d'un clip au revers de son tailleur, quand elle sortait dans la rue. Elle ne quittait ses bagues, considérées comme des trophées conjugaux, que pour se laver les mains. D'élégantes boucles d'oreilles émergeaient enfin sous celles, presque aussi solides, d'une permanente irréprochable. 

Formé la Schule für Gestaltung de Zurich, puis à Munich, Otto ne quittera plus la capitale bavaroise. L'ancien élève y deviendra maître en 1991, histoire de transmettre son amour pour un bijou un peu transgressif, "influençant de nouveaux talents" (je cite toujours). Lui-même a par ailleurs beaucoup exposé, autre manière de laisser une trace.

Une génération très politisée 

Un large public a ainsi pu découvrir ses créations contestataires et minimales, mêlant le précieux et le banal. Elles peuvent contenir de la mousse polymère, de l'acier inoxydable ou de laque. Plus rarement de l'or, métal face auquel Otto Künzli conserve des réserves. Trop connoté! Notons tout de même qu'il existe de lui un bracelet en caoutchouc, daté de 1980, où une boule jaune se cache à l'intérieur d'un petit pneu. Seul(e) son porteur ou sa porteuse en connaît la véritable nature. 

Künzli appartient à la plus politisée des générations. Il avait 20 ans lors de Mai 68. Un moment où l'on pouvait espérer faire la révolution sans prendre de risques financiers. Jamais l'économie occidentale n'avait semblé aussi florissante. Il y a chez lui des nombreux emprunts aux idées de l'époque, dont la figure de Mickey, considéré comme l'emblème d'un Mal obligatoirement américain et capitaliste. Idem pour le Crédit Suisse. Künzli a scié un lingot en 1999 pour un faire une croix, nommée "Crédit suisse". Elle devenait du coup le symbole d'un pays trop riche pour être honnête.

Un monde bien changé après deux générations

Ces protestations idéologiques, vulgarisées à outrance par un commerce racoleur en ayant fait des produits de consommation, ont bien sûr vieilli. Disons plutôt qu'elles se situent en 2014 au creux de la vague, même si on revoit partout des figures du Che, surtout où elles ne devraient pas se trouver. L'exposition lausannoise, même si elle comporte des créations récentes, en prend un caractère historique un peu plombé. Künzli constitue aujourd'hui une figure ancienne. Très muséale, en quelque sorte. 

Et puis, une autre chose a changé. Nous en arrivons, au XXIe siècle, à la troisième génération des bijoux décalés. On ne sait du coup plus par rapport à quoi ils le sont. Qui porte encore aujourd'hui les joyaux rutilants que l'on voit dans certaines vitrines romandes? A partir d'un certain faste et d'un nombre certain de carats, ne transitent-ils pas d'un coffre de banque à l'autre?

Un travail continu

L'exposition n'en possède pas moins sa raison d'être. Elle souligne le travail que le Mudac, succédant au Musée des arts décoratifs, accomplit depuis quinze ans à Lausanne. Carole Guinard s'est beaucoup démenée pour que ce genre, souvent considéré comme mineur, garde une place permanente dans l'institution dirigée par Chantal Prod'Hom. Une petite salle, au rez-de-chaussée, en présente donc régulièrement. Pas besoin de blinder ses vitrines! Rien ne s'y révèle précieux sur le plan des matières.

Pratique

"Otto Künzli, L'exposition, Bijoux de 1967 à 2012, Mudac, 6, place de la cathédrale, Lausanne, jusqu'au 5 0ctobre. Tél. 021 315 25 27, site www.mudac.ch Ouvert du lundi au dimanche de 11h à 18h. Le Mudac présente parallèlement les travaux de la graphiste canadienne Marian Bantjes. Photo (site de la Confédération): Künzli lors de son prix féféral de 2010, avec quelques-unes de ses créations.

Prochaine chronique le samedi 26 juillet. Un livre super trapu pour changer. Les éditions Macula de Genève publient le première traduction d'un énorme ouvrage d'Alois Riegl sur l'art romain du Bas-Empire, datant de 1901. Un classique universitaire qu'il ne faudra plus obligatoirement lire en allemand.

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