Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Le Musée historique a rouvert. Son directeur Laurent Golay explique ses choix

Crédits: RTS

Nous sommes dans un tout petit bureau. Voilà qui peut sembler étrange à une époque où le pouvoir se mesure volontiers en termes de surface. Mais il faut dire qu'au Musée historique de Lausanne l'espace reste sévèrement compté. «Neuf cents mètres carrés pour les salles permanentes. Trois cents pour une exposition temporaire.» Ces deux chiffres tombent souvent comme un couperet dans la conversation avec Laurent Golay. Normal. Ils disent ce que le directeur peut, ou ne peut pas faire. Il y a en plus les murs, comme il se doit patrimoniaux. Et donc intangibles.

Je vous ai parlé il y a quelques semaines de la rénovation du Musée historique. Elle a pris du temps sans coûter trop d'argent. «Le budget a tout de même été sextuplé. Il a passé de 1,5 million à 10.» Mais il s'agissait de bien faire les choses, et j'y reviendrai. Je viens en effet de me rendre compte que vous ne connaissez peut-être pas mon interlocuteur, pourtant en place depuis janvier 2003. Une petite présentation s'impose donc. Autant commencer par le début. Un commencement marqué pour Laurent Golay par de classiques études d'histoire de l'art. «Il faut être un peu fou pour choisir une telle discipline. Au début des cours nous étions 300 à Lausanne, alors que les débouchés demeurent presque nuls.» Cela dit, notre homme avait bien tâté du français en Lettres. «Un endroit où l'on passe beaucoup de temps à analyser des virgules.»

Tout à refaire 

Laurent Golay est ainsi devenu un disciple d'Erica Deuber Ziegler et de Carlo Bertelli. Une médiéviste et un spécialiste de l'Italie. «Erica Deuber a stimulé beaucoup de gens. Elle sait transmettre, ce qui n'est pas donné à tout le monde. De Bertelli, je suis plus tard devenu l'assistant.» J'ai aussi noté la rencontre avec le restaurateur (d'art évidemment!) Théo-Antoine Hermanès, actif notamment à Genève. Laurent a ainsi produit un mémoire sur Chillon. Travaillé plus tard au musée de Sion. Ou alors pour Erika Billeter, qui régentait alors un Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne pris dans la tempête. «Des expositions. L'inventaire...» Mon vis-à-vis a aussi éprouvé des velléités de thèse. Elle fait toujours bien dans le décor. «Bertelli m'a poussé à travailler sur un artiste du XVe siècle, Vecchietta.» C'était intéressant, mais... «D'une part, on ne peut pas dire que les primitifs siennois fassent partie de l'ADN des musées suisses. De l'autre il fallait bien manger.»

Il y a donc eu de nouveaux mandats pour Laurent Golay. De l'enseignement notamment. En 2003 s'est ouverte la succession d'Olivier Pavillon au Musée historique. Bingo! Bien que refaite («mais avec de très petits moyens, d'où une scénographie indigente») dans les années 1980 pour rouvrir en 1990, l'institution posait de nombreux problèmes. «Le premier était de proposer un parcours chronologique que je trouvais livresque. Bavard. Il fallait ensuite introduire un multimédia moderne. Les quelques appareils primitifs ne fonctionnaient plus depuis des années.» Il y avait bien 30 000 visiteurs par an, ce qui peut sembler honorable, «mais ils venaient surtout pour les présentations temporaires ou la maquette montrant la ville au XVIIe siècle.» Il s'agissait également d'actualiser les lieux. «La présentation s'arrêtait en 1900.»

Traitement par thèmes 

Vous l'aurez compris. Il y avait du pain sur la planche. Chaque chose devait se voir reprise en mains. «Je me suis rapidement mis à réfléchir. Seul. Puis j'ai entamé des discussions avec mon équipe scientifique. Des gens extérieurs ont été consultés. Il fallait un laboratoire d'idées.» Avec beaucoup de questions à résoudre... sur 900 mètres carrés. Devait-on pour commencer garder un parcours permanent? Si oui, et c'est la solution adoptée, de quelle manière raconter l'histoire non pas d'un canton mais d'une ville? «Nous avons retenu le principe de grands thèmes allant de l'urbanisme au tourisme en passant par le commerce.» Tout ne se verrait du coup pas traité. Il s'agirait d'un choix. «Parfois douloureux, du reste. Prenons le XIIIe siècle, quand la cité bâtit sa cathédrale. Il s'agit d'une époque essentielle, mais nous ne possédons presque pas d'objets pour le prouver. La solution antérieure résidait dans les moulages. Nous n'avions pas assez de place pour eux et des reproductions perturbent le public. Pas de XIIIe siècle donc.» 

Le XXe siècle a en revanche pris un poids essentiel. «C'est le moment où les modifications apportées au tissu urbain dès les années 1830 se sont multipliées. Là, nous conservions énormément de choses, tirées du quotidien. Et souvent inédites, en plus! Nous pouvions donner une approche vivante du sujet, alors qu'un plâtre tiré d'une statue gothique me semble mort. Nous allions aussi personnifier les lieux. Proposer des photos. Des films documentaires. Montrer ainsi tous les bouleversements qui se sont produits en cent ans.»

Date butoir 

Un bel optimisme! On dit en effet souvent que, comme ceux d'ethnographie, les musées d'histoire se retrouvent aujourd'hui en crise. «Je sais. Il faut savoir réussir le grand écart. Il y a chez nous de l'anthropologique, du quotidien, de l'historique et un peu de beaux-arts, même si le Musée historique de Lausanne ne détient pas de chef-d’œuvre. Les stalles de la cathédrale sont finalement revenues dans celle-ci à leur sortie de dépôt.» Cela dit, si les théoriciens n'en finissent plus d'ergoter sur la mission actuelle des musées d'histoire, les réactions du public existent aussi. «Là, pour le moment, tout va bien. Nous avons reçu beaucoup de compliments. Je n'ai enregistré qu'une seule réaction très négative.» Une bonne chose pour un centenaire. En 2018, l'institution fête en effet ses 100 ans. Avec une vision modifiée. «En 1918, il s'agissait surtout de montrer ce qui avait été sauvé des démolitions de maisons anciennes.» 

Mais comment est-on au fait arrivé à monter le projet, avec la date butoir de 2018? En créant l'enthousiasme, ce qui paraît plus facile à Lausanne qu'à Genève. «Je dois dire que le Municipal nous a bien suivi. Avec dix millions à l'arrivée, il y avait de quoi bien faire les choses, en modifiant de plus une façade qui sentait ses années 1980. Le jardin a été voir repris, afin de se voir utilisé.» Le musée a aussi eu la chance de tomber pendant une bonne période. «Aujourd'hui, la Ville s'est engagée ailleurs. Plateforme10 constitue une priorité financière. Il existe d'autres projets culturels, comme l'agrandissement de l'Art Brut ou la remise en état du cinéma Capitole. Nous serions venus en trop.» Cela dit, tout ne s'est pas toujours bien passé. Le premier scénographe a dû laisser son poste à l'Atelier Oï, «avec lequel tout a merveilleusement été.»

Expositions prévues

Deux petites questions pour terminer. Le parcours actuel ne se révèle-t-il pas bien rigide? Comment mettre un objet à la place d'un autre dans un tel agencement où tout a sa place précise? «Ce sera effectivement difficile. Un daguerréotype au lieu d'un autre. Pas beaucoup plus. Mais un roulement suppose une équipe, du temps et la compatibilité avec un décor construit avec des matériaux de qualité. Il nous fallait du solide, qui vieillit bien. C'est un choix.» Et puis il y aura, et c'est l'objet de ma dernière demande, des expositions. «Deux par an. Aucune en 2018 dans la mesure ou le permanent doit tenir la vedette. Plusieurs projets sont en cours.» La suite par conséquent dans cette chronique quelque part en 2019.

Pratique 

Musée historique de Lausanne, 4, place de la Cathédrale. Tél. 021 315 41 01, www.lausanne-musees.ch/musee-historique-de-lausanne. Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (RTS): Laurent Golay, directeur du Musée historique de Lausanne depuis 2003.

Prochaine chronique le vendredi 17 août. Révolution esthétique, le bronzage a aussi son histoire. Un livre la raconte.

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