Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Le Musée historique a rouvert avec un parcours tout nouveau

Crédits: Laurent Gilliéron/Keystone

Cela pourrait se décliner en chiffres, à une époque où tout se voit comptabilisé. Il y aurait alors six ans de cogitation et trois de travaux. Dix millions de dépenses. Quelques centaines d’œuvres à retenir au final sur les quelque 550 000 pièces en stock (dont tout de même 300 000 photographies). Il n'y avait en effet que 900 mètres carrés disponibles au Musée historique de Lausanne, nom adopté par l'institution en 1989. Ce n'est pas beaucoup! Neuf cent mètres, cela fait moins que la collection permanente au MAG genevois, qui se révèle en plus d'un seul tenant. Ici, il fallait en prime tenir compte des lieux médiévaux, souvent grands comme des nids à rats. 

Le musée avait fermé courant 2015. Il vient de rouvrir à côté de la cathédrale dans une scénographie (Atelier Oï) reflétant de forts partis-pris (1). N'ayons pas peur des mots! Le fil historique a ainsi disparu. Le Major Davel lui-même n'a pas trouvé grâce face à l'équipe de Laurent Golay. A la trappe! Il s'est vu remplacé par l'ancien syndic Daniel Brélaz, qui prend toujours beaucoup de place, au propre comme au figuré (2). L'idée a été de rapprocher le musée des visiteurs actuels, qui se voient proposer un parcours en dix (ou neuf ou onze, je ne suis plus très sûr) étapes thématiques. Le social prime désormais sur le décoratif. Les amateurs d'argenterie ancienne locale (j'en ai croisés durant ma visite) ne retrouveront plus leurs cafetières et leurs sucriers signés Papus et Dautin (1). Ou plutôt si, mais dans une unique vitrine. Ce sera lors du passage sur la sociabilité lausannoise au Siècle des Lumières. Un monde de «réseaux sociaux». Déjà...

Nouvelle façade 

Tout a changé d'emblée pour le visiteur. Les hideuses vérandas bleues aménagées comme entrée dans les années 1970 ou 1980 ont disparu. Loin la verrue! Le mur a retrouvé sa forme première. Une baie vitrée de taille plus modeste s'y voit entourée de jolis «sgraffitis» dessinés dans le crépis. Un peu froid, le hall d'accueil pourrait faire penser au «desk» d'une luxueuse clinique privée. Une inscription cite le géographe arabo-espagnol du XIIe siècle al-Idrisi, qui n'a selon moi  jamais mis les pieds dans l'actuel canton de Vaud (3). Les anciennes salles du rez-de-chaussée ont fait place à un espace éclairé par de grandes fenêtres pouvant servir aux colloques (j'en ai suivi un, l'acoustique me semble à repenser) ou à des expositions temporaires. La première de celles-ci est prévue en 2019. Thème encore en discussion. 

En haut des marches, le public se retrouve sans une chambre introductive avec une longue chronologie lausannoise, écrite en noir sur un gris un peu miroitant. Il faut du temps et de bons yeux pour tout lire. «C'est le seul moment où le visiteur peut suivre l'histoire locale dans sa continuité, avec quelques points forts», explique Laurent Golay. Je note ainsi que la cathédrale voisine a été consacrée le 20 octobre 1275 en présence du pape et de l'empereur romain-germanique. Du beau monde. Il y avait alors sept siècle que l'évêque dont le public découvre un fragment de mitre ne régnait plus sur une agglomération ayant quitté les rivages pour une pente fortifiée. Plus de mille ans que la première inscription désignant Lousonna avait été gravée dans la pierre romaine située tout près. Et l'actualité, là-dedans? Elle est notamment présente avec une cravate de Daniel Brélaz. Une véritable horreur imprimée d'un gros chat.

La grande maquette de Lausanne en 1638

L'espace adjacent abrite la grande maquette bien connue de Lausanne en 1638. Une ville médiévale. Petite. Divisée en agglomérations distinctes. Tout se voit expliqué. Nous sommes ici dans l'audio-visuel, de nombreux gadgets permettant un peu partout dans le musée d'avoir des informations complémentaires ou de visionner des films d'actualité. De cette cité fortifiée, il ne reste quasi rien. Il suffit de se promener dans les rues aujourd'hui. Lausanne ne possède pas de véritable vieille ville. L'essentiel date du XXe siècle, avec de beaux immeubles des années 1930. «Le musée est né en décembre 1918, il y a juste cent ans. Des amis du passé voyaient tout tomber sous la pioche. Ils ont voulu recueillir des souvenirs», poursuit le directeur. Au chapitre sur les tours, il est ainsi question de celle de l'Ale, qui a survécu des murailles non sans combats patrimoniaux autour de 1890, de la Tour Bel-Air signée Laverrière, qui illustre les ambitions d'avant-guerre, et de l'actuel projet Métamorphoses, qui avance plus vit que notre PAV genevois. 

D'autres sections mettent en lumière la distribution de l'eau et par conséquent l'hygiène. La couverture de la Louve du Flon, qui a permis de construire de nouveaux quartiers. Les «campagnes» entourant jadis Lausannede leurs belles maisons, dont subsiste l'Hermitage de 1852. Les professions défilent. L'hôtellerie, qui a connu des reconversions termine le parcours. «Lausanne, qui faisait partie au XVIIIe siècle du Grand Tour, a tôt accueilli des voyageurs internationaux.» Partout, des objets humbles, jugés significatifs, côtoient des tableaux un peu plus prestigieux. Chantre du Léman, François Bocion se voit ainsi représenté grâce à des gamins plongeant à Ouchy et, dans le genre noble, par la dispute tenue en 1536. Ce duel théologique fit basculer sous l'impulsion des occupants bernois (osons dire les choses par leur nom) le Pays de Vaud dans le protestantisme.

Programme copieux 

Il y a beaucoup à voir, surtout si l'on additionne les films obtensibles d'une seule pression du doigt. Laurent Golay et son conservateur Claude-Alain Künzi n'ont pas prévu un menu pour visiteurs anorexiques, comme cela devient parfois le cas avec les nouveaux musées d'histoire ou d'ethnographie. Que voulez-vous? Ceux-ci se cherchent aujourd'hui. Parfois trop même pour se trouver vraiment. Ici, on peut ne pas se montrer d'accord. Déplorer tel ou tel angle adopté au détriment d'un autre. Mais tout apparaît assumé. La seule chose gênante reste pour moi le caractère permanent du parcours. Surtout à notre époque! On parle pour lui d'une vie de dix ans, voire quinze. Je pense qu'il faudrait redistribuer les cartes tous les cinq ans. Mais comment le faire ici? Tout s'est vu coulé dans du béton, comme de malheureuses victimes de la mafia. Je ne vois pas comment on pourrait changer même une gravure, à moins qu'il s'agisse d'une variante du même format. Or l'agréable, pour le visiteur venant plus d'une fois, demeure de découvrir de menues modifications. Elles lui donnent une impression de vie.

(1) Le directeur Laurent Golay parle de "grand écart", de "polyphonie" et d'"équilibrisme" entre l'histoire de la ville et les problématiques contemporaines.
(1) Ses prises de poids et ses régimes alimentaires ont longtemps fasciné la presse vaudoise.
(2) La ville y est dite «aux ressources abondantes, regroupant tous les types de marchandises, très fréquentée et très prospère». La chose ne l'a pas empêchée de se limiter à 6500 habitants en 1650 et 9000 en 1798.

Pratique

Musée historique de Lausanne, 4, place de la Cathédrale, Lausanne. Tél. 021 315 41 101, site www.lausanne.ch/mhl Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le lundi aussi en juillet et en août.

Photo (Laurent Gilliéron/Keystone): La salle avec la grande maquette de Lausanne en 1638.

Prochaine chronique le samedi 2 juin. "Gurlitt II", le retour au Kunstmuseum de Berne.

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