Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Le Musée des beaux-arts montre Kader Attia

Il y a maintenant près d'un mois que Kader Attia remplit le Musée des beaux-arts de Lausanne. A 45 ans, le Franco-Algérien fait partie de seconds couteaux de l'art contemporain. Ce n'est pas vraiment une vedette, mais il jouit d'une notoriété certaine. En 2012, l'artiste faisait partie de la «Documenta 13» de Kassel. En 2011 il participait à l'exposition un peu bordélique (mais voulue telle) «Paris-Delhi-Bombay» de Beaubourg. Représenté par des galeristes aussi bien installés à Pékin qu'à Berlin (où il vit) et Paris, l'homme a bien sûr décroché de multiples présentations personnelles, dans des locaux si possible vastes. Un Kader Attia, ça prend de la place! 

Pour Bernard Fibicher, maître des lieux, cette rétrospective montée par sa collaborative Nicole Schweizer se situe dans une série. Lausanne propose chaque année une exposition historique. En 2015, c'était «Paris, à nous deux» sur l'attraction qu'exerçait naguère sur les peintres vaudois la capitale. Le musée présente tous les douze mois la jeune création cantonale. «Nous gardons une place pour un créateur international important se trouvant en milieu de carrière. Nous avons une préférence pour les artistes engagés, s'intéressant aux problèmes de société. Les esthètes nous séduisent moins. C'est une ligne que nous avons adoptée, et à laquelle nous restons fidèles.»

Un brasseur d'idées 

Le moins qu'on puise dire est que l'équipe a visé dans le mille avec Kader Attia. Plus grand brasseur d'idées dans le vent, vous ne trouverez pas. Il y là un zeste de tiers-mondisme, une pincée d'indignation (après 2008), une louche de post-colonialisme et une grosse cuillère d'altérité. Ajoutez dans le chaudron les pesantes références intellectuelles dont les universitaires se montrent aujourd'hui si friands et vous aurez «Les blessures sont là». Le thème lausannois tourne en effet autour de la blessure, de la réparation et des cicatrisations qui n'en laissent pas moins des cicatrices. 

Kader a fragmenté les espaces énormes du bâtiment de la Riponne. Il s'agissait de créer de petites salles, parfois plongées dans le noir. Tout commence avec deux vidéos jumelles montrant des Africains soufflant dans des bouteilles de plastique. «J'ai moi-même réalisé la bouteille. Celle-ci constitue le prolongement du corps. Le corps fait partie de mes questionnements. Il reste lié à la vie, à la mort et à la reproduction. Les participants vident ici leur corps de son air créant par leur bouche une sculpture musicale éphémère.»

Avant tout un discours 

Et c'est parti! L'artiste se révèle redoutablement bavard. Mais attention! Il propose moins un dialogue qu'un discours. Pas d'interruption. Aucune sollicitation de questions. Kader monopolise la parole. Normal! C'est elle qui donne vie à l’œuvre, qui en forme d'une certaine manière le produit dérivé. Proposé la plupart du temps sous forme d'installations, il tiendrait mal la route seul (l'oeuvre, donc!). Ainsi en va-t-il pour ces portes vermoulues, surmontées de haut-parleurs. «Elles proviennent de Detroit, la grande ville la plus sinistrée économiquement des Etats-Unis. Les maisons ont dû se voir quittées après la crise des «subprimes», en 2008, et les maisons se sont vite dégradées. La porte est pour moi importante. Elle devrait nous protéger en nous séparant de l'extérieur.» 

Attia continue ainsi sa conférence salle par salle. L'une abrite des bustes de grands blessés, défigurés, de la Guerre de 14, que le Franco-Algérien a fait tailler d'après photos en marbre à Carrare. Ils se retrouvent juxtaposés à des images de scarifications volontaires d'Afrique. Plus loin, des étagères montrent en parallèle de vieilles revues françaises étalant les atrocités des sauvages et des livres sur Al-Qaïda. «Les Occidentaux ont créé une imagerie que s'approprient aujourd'hui, par un effet de boomerang, les terroristes. Ils se montrent tels que les Européens et les Américains les imaginent.»

Idéologie bien pensante 

Pour Attia, qui véhicule une idéologie bien pensante (le fameux «sanglot de l'homme blanc», dont parlait Pascal Bruckner en 1983), les torts se situent toujours d'un côté. Son univers apparaît moins subtil que l'intéressé voudrait le faire croire. L'Histoire est infiniment complexe. Elle se retourne comme un gant. Il faudra bien une fois admettre que la colonisation nord-africaine, après 1830, répond en partie aux corsaires barbaresques. Ceux-ci faisaient des razzias et des prises d'esclaves chrétiens en Méditerranée depuis le Moyen Age. Une piraterie à laquelle a mis fin le bombardement d'Alger en 1816. Il y a donc des siècles d'actions et de réactions... 

Kader continue imperturbablement avec la salle suivante, où il utilise un de ses médias, la photo. Il s'agit de montrer les emprunts du Corbusier à l'architecture vernaculaire arabe. Un mode de construire découvert en 1931. Le bâtissseur se voit présenté comme une idole, loin des soupçons actuels de fascisme. L'exposition aurait pu s'arrêter là, avec ses deux salles adjacentes, dont l'une abrite la belle installation «Couscous» de 2009. Elle continue, dans la mesure où le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne ne peut guère se fractionner. Cela fait beaucoup. L'attention se dilue devant tant d'intentions affichées. Le truc devient par ailleurs évident. Au-delà du propos, souvent intéressant, par-delà sa matérialisation, volontiers spectaculaire, il y a là beaucoup d'esbroufe.

Pratique

«Kader Attia, Les blessures sont là», Musée cantonal des beaux-arts, place de l Riponne, Lausanne, jusqu'au 30 août, tél. 021 316 34 45, site www.musees.vd.ch/musee-des-beaux-arts Ouvert du mardi au vendredi de 11h à 18h, les samedi et dimanches jusqu’à 17h. Photo (Keystone): Kader Attia au milieu de ses portes provenant de Detroit.

Prochaine chronique le mercredi 10 juin. Beaubourg a renouvelé l'accrochage de la section moderne de son musée. Le retour à l'ordre...

 

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