Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Le Mudac revisite le Bauhaus d'hier et d'aujourd'hui

Crédits: Photographe inconnu/Collection Alexander von Vegesack/Mudac, Lausanne 2018

C'est une valeur sûre. Il suffit de voir les salles d'attente des grands médecins et certains halls de banque, où les sièges de métal brillant et cuir noir se voient toujours accompagnés d'orchidées blanches. Le monde se veut, ou plutôt se voudrait aujourd'hui Bauhaus. Une belle revanche pour une école qui resta confidentielle en son temps. Réalisés à la main et en petit nombre, les meubles aujourd'hui réédités à satiété se vendaient du reste moins bien alors que les jouets conçus par les ateliers de Weimar, Dessau et finalement Berlin. L'aventure a ainsi duré de 1919 à 1933. 

Fin 2016, le Musée des arts décoratifs de Paris (qui ne s'appelait pas encore le MAD) vouait une énorme exposition à «L'esprit du Bauhaus». Il devait y avoir là un bon millier d'objets, de photos ou de projets. Le visiteur se perdait un peu dans ce fouillis, qui prenait dans la nef de la rue de Rivoli une étrange forme d'escargot. C'était là une curieuse manière d'évoquer un mouvement rationaliste appelant à la simplicité, à la logique et au dépouillement. L'école fondée par Walter Gropius entendait vider les maisons de tout ce qui lui semblait inutile. Le futur MAD faisait exactement le contraire. On se serait cru dans un intérieur victorien. Un comble!

Une exposition signée Vitra

Il y a aussi beaucoup de choses au Mudac lausannois, qui reprend en terre romande une présentation organisée tout près de Bâle par le Vitra Museum de Weil am Rhein, en terre allemande. Il convenait de proposer dans cet espace contraignant (on comprend que l'institution attende son nouveau bâtiment avec impatience à Plateforme 10!) non seulement les produits d'époque, mais leur postérité. Les commissaires ont en effet réservé une place aux héritiers du mouvement, qui se situent dans le monde entier. Au détour d'une salle, le public peut trouver du Mike Meiré comme du Yuya Ushida ou de l'Alessandro Mendini. Quatre projets ont même été réalisés pour l'exposition. Ce sont ceux d'Adrian Sauer, d'Olaf Nicolai, de Joseph Grima et de Philipp Oswalt. Vitra n'a pas eu peur ici de plonger dans l'inconnu. Inconnu de moi tout au moins. 

Située à l'étage du Mudac (le rez-de-chaussée abritant une présentation sur la pâte à modeler vue par la création contemporaine), la manifestation doit à la fois raconter une histoire et expliquer une philosophie. Le Bauhaus est né dans la défaite de la Première Guerre mondiale. Il s'est développé au moment où l'inflation allemande atteignait un maximum (quatre mille milliards le kilo de bœuf en novembre 1923!). Il a enfin terminé sa course avec la montée, puis le triomphe du nazisme. Une existence difficile, marquée en plus par de constants conflits de personne. Il y a toujours eu un côté sectaire chez les penseurs du Bauhaus, d'où un certain nombre de portes claquées. Felix Klee a certes tenu la distance, mais à grand peine.

Changer la vie

Comme l'expliquent plusieurs fois les panneaux d'explications en deux langues, le Bauhaus voulait changer la vie. Vaste entreprise! Il ne s'agissait plus de fournir à la bourgeoisie de jolis objets, mais de donner à tous des choses utiles. L'idée avait un côté social bienvenu. Elle permettait hélas aussi de catéchiser à tout va. Quand le Suisse Max Bill parlera plus tard (nous sommes dans les années 1950) de «Die gute Form», il exprimait une sorte de morale. Avec ce que cela peut supposer de rigidité. Ce n'est pas pour rien si le Bauhaus a tant aimé la ligne droite. Les courbes, même s'il en existe bien sûr aussi quelques-unes ici, avaient quelque chose d'inutile et frivole (1). La plupart des fauteuils présents au Mudac restent des épures. Il fallait aspirer au beau certes, mais aussi «au solide et au bon marché». Le film d'Ernest Jahn (1926-1928) projeté sur un mur ne s'intitule pas pour rien «Comment vivre sainement et de façon économe?» Un diktat, même s'il s'agissait aussi de donner une existence digne aux plus pauvres.

J'aurais plusieurs réserves face au «Bauhaus» du Mudac. D'abord, il y a énormément à lire. Le discours reste très intellectuel. Très germanique. Il y a ensuite l'importation. Comme je vous l'ai dit, il s'agit d'une reprise, tout comme l'exposition sur la pâte à modeler, qui vient elle de Winterthour. Trop de délégations donne l'impression que le musée lausannois ne possède plus d'équipe propre. Il y a enfin la source. En dépit de ses ambitions «arty» et de commandes aux «archistars» pour son parc de Weil-am-Rhein, Vitra reste une firme commerciale. Une maison habile qui a su faire fructifier des décennies plus tard les bonnes idées du Bauhaus. Et ce dans une perspective diamétralement opposée à celle de l'école fondée par Gropius! Vitra produit (comme le ferait ailleurs Cassina) des objets de luxe pour une néo-bourgeoisie se voulant libérale. Le Bauhaus voulait des meubles pour tous. Vitra en a fait des marqueurs sociaux. Vitra c'est chic. L'élégante banque Julius Bär sponsorise du reste l'exposition. Cela ne vous gêne pas un peu, tout ça?

(1) Le Mudac tord cependant le cou à la légende. Non, tout n'est pas blanc au Bauhaus, qui a aussi affectionné les aplats de couleurs primaires.

Pratique

«The Bauhaus #itsalldesign», Mudac, 6, place de la Cathédrale, Lausanne, jusqu'au 6 janvier 2019. Tél. 021 315 25 30, site www.mudac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Photographe inconnu): Montage d'un fauteul Thonet dans l'esprit du Bauhaus.

Prochaine chronique le jeudi 18 octobre. Retour au Mamco genevois.

 

 

 

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