Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Le Mudac met l'armement moderne dans sa "Ligne de mire"

Crédits: Roberto Longo/Mudac, Lausanne 2018/Affiche de l'exposition

Avec «Ligne de mire», le Mudac fait feu. Fait-il mouche pour autant? C'est la question que se pose le visiteur au sortir d'une exposition sur les armes, leur imagerie et leur design. L'exposition elle-même cherche la réponse en fin de parcours. Sur un panneau, le public se voit invité à donner ses opinions à grand renfort de «post-it» colorés. «Cette présentation a-t-elle bien sa place dans une institution vouée aux arts décoratifs?», se demande l'un d'eux, aussitôt applaudi ou tancé par d'autres comme dans un réseau social. Un autre intervenant affirme, lui, en gros et au-dessus de tout que «l'orthographe était une arme redoutable». Les fautes et infractions à celle-ci constellent en effet les opinions, pourtant demandées à des gens supposé instruits. 

Mais revenons à l'exposition, intégrée dans les projets de société que développe le musée dirigé depuis 2000 par Chantal Prod'Hom. Cette dernière présentation n'a pas été facile à monter. Il a fallu plus de deux ans à la commissaire Susanne Hilpert Stuber pour la mener à bien. «Au cours de nos recherches, la question du design létal s'est heurtée au mutisme de l'industrie de l'armement», précise-t-elle sur le site du musée lausannois. Un lobby puissant dans notre pays, qui vend de la mort en parallèle avec les médicaments issus de la recherche bâloise. Il n'en aurait sans doute pas toujours été ainsi, mais le champ d'action se veut contemporain. A la Renaissance, les prince faisaient sans mystère appel aux plus grands bronziers pour agrémenter leurs canons. Plus tard encore, les engins destinés à la chasse, à la guerre ou au duel restaient volontiers agrémentées d'incrustations en os, de damasquinages ou de ciselures.

Fiable, durable et attractive 

Plus rien de tout cela aujourd'hui. Il a donc fallu demander à des artistes actuels de donner un écho au projet. Ils remplacent les «designers», dont le rôle se révèle pourtant ici essentiel. «Une arme est avant tout un moyen au service d'une fin. Elle se doit d'être fiable, compacte, ergonomique, durable, malléable, attractive, souvent esthétique et de plus en plus intelligente et autonome.» Aucune différence, en somme, avec ce que l'on demande à une voiture ou même à une table. La domotique est pour certains en route, même si je ne l'ai toujours pas vue arriver. Reste que parler fusil ou mitraillette ne se fait pas, sauf chez les «gun crazy». Question de convenances. Après tout, dans le corps humain, certains organes n'entrent jamais dans la conversation. Il a fallu attendre l'Allemande Giulia Enders pour que l'intestin sorte du placard. Elle lui a trouvé un «charme discret»... 

Le visiteur entre dans l'exposition, balisée avec des sacs de sable protecteurs, par une salle de projection au rez-de-chaussée. C'est la vidéo, assez prévisible, d'Herlinde Koelbl sur les entraînements militaires dans plus de trente pays. Quelques nations de moins n'auraient rien gâté. C'est trop long. Le visiteur découvre ensuite les premières œuvres. Il y a de l'esthétique et des prises de tête. Fait partie de la première le tapis confectionné avec des balles trouvées aux Etats-Unis par Raoul Martinez. Appartient aux secondes l'arme «customisée» par Edwin Sanchez. Le Colombien l'a acquise illégalement pour la remettre à la fin sur le marché clandestin. N'en subsiste pour le public que des photographies, comme il se doit vendues par une galerie d'art de Bogotá. Un commerce de la mort d'une autre espèce.

Un trône fait de vieilles armes 

La suite se trouve au premier, recouvert lui aussi en partie de sacs de sable. Nous sommes en guerre. Il y a là aussi bien des branchages en forme d'armes récoltés par Jennifer Meridian que des tapis afghans tissés avec motifs non plus ancestraux mais de pistolets ou de grenades. Sur un socle trône... le trône réalisé par le Mozambicain Gonçalo Mabunda à partir de rebuts d'une guerre civile aujourd'hui oubliée. Je suis sûr d'avoir déjà vu cette pièce, assez étonnante, qui appartient à un privé suisse. Il y a aussi deux magnifiques dessins au crayon noir, immenses, de Roberto Longo. Ils agrandissent des Smith & Wesson, puisqu'il existe des modes en la matière comme pour les sacs à main. Le Browning et le Luger ont ainsi connu leur heure de gloire 

Les petites salles développent certains points. Le «Recul» permet de montrer les sculptures d'Al Darrow. L'Américain construit des maquettes de bâtiments religieux à partir de pièces d'artillerie. «Gott mit uns», comme toujours. Le «designer» néerlandais (il existe véritablement une «dutch connection» au Mudac) Ted Noten reçoit une carte blanche. Elle lui permet de mettre en scène son Uzi israélien plaqué or. «Double action» propose des images dont celles prises (aux USA, bien sûr) par An-Sofie Kesteley avec des enfants armés de pseudo-jouets. Fusils roses pour les filles, bleus pour les garçons. Des images d'actualité si l'on lit les médias ces jours, où il y a enfin une mobilisation afin de désarmer le pays le plus armé du monde.

Mobilisations féminines 

Un peu déprimant (mais plus on déprime, plus on a l'air intelligent de nos jours), l'itinéraire se termine avec les «Mobilisations féminines». Il ne s'agit pas de remonter jusqu'aux Amazones, mais bien de se concentrer sur aujourd'hui. Un peu dommage pour les polars et les films noirs de Hollywood des années 1940 et 1950. Les femmes fatales y maniaient généralement la gâchette en virtuoses. Mais c'est comme ça! Le résultat devient du ici coup peu attrayant. Il comporte en plus la pièce de l'inévitable Sylvie Fleury (un sèche-cheveux revolver) et celle de la tout aussi habituelle Mai-Thu Perret (un mannequin habillé de la série «Les guerrières»). Là aussi, je prêche le désarmement!

Pratique 

«Ligne de mire», Mudac, 6, place de la Cathédrale, Lausanne, jusqu'au 26 août. Tél. 021 315 25 30, site www.mudac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Roberto Longo/Mudac): Fragment d'un des deux dessins de Longo à motif Smith & Wesson.

Prochaine chronique le vendredi 6 avril. Ulla von Brandenburg décoiffe le Musée Jenisch de Vevey.

 

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