Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/La Biennale de la Tapisserie se raconte au Musée des beaux-arts

Crédits: Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne

Je m'en souviens comme si c'était hier. Nous venions en famille au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne (actuel Mcb-a) voir la Biennale de la Tapisserie. Un événement artistique marquant. Il faut dire qu'il n'y en avait pas beaucoup, à l'époque, entre Genève et Montreux. La première édition s'était déroulée en 1962. Deux ans après, l'«Expo 64» de Vidy allait définitivement changer les rapports que les Suisses romands entretenaient avec la modernité. Architectures de Saugey. Machine «à» Tinguely. Films d'Henri Brandt. Un nouveau monde... 

Mais revenons à la Biennale de la Tapisserie. Derrière elle se cachaient trois hommes. Ancien peintre, Jean Lurçat (1892-1966) avait été le rénovateur du genre dans les années 1940. Finis avec lui les effets de profondeur, les demi teintes à n'en plus finir et les sujets emprunté à l'Histoire ou à la mythologie. Le processus restait pourtant le même. Des lissiers transcrivaient un carton, conçu comme un tableau. Aux côtés de Lurçat, il y avait Pierre Pauli, marié à une certaine Alice, destinée à devenir la déesse-mère des galeristes suisses. Le musée lui-même se voyait représenté par René Berger, débarqué de Belgique avec plein d'idées. L'homme aura ainsi celle d'un «Salon des galeries pilotes» lausannois, qui deviendra l'esquisse du futur «Art/Basel».

Dans les salles d'origine 

Le Mcb-a raconte aujourd'hui cette aventure dans les salles d'origine. Un troublant exercice. Il le fait dans l'ordre chronologique, une bonne idée, avec la Fondation Toms-Pauli. Je retrouve ainsi à la Riponne l'évolution qui avait alors frappé les esprit. A la manufacture traditionnelle, mise au goût du jour, se superposait bientôt des ovnis. Des artistes, surtout d'Europe de l'Est, faisaient tout eux-même, préférant à la laine le sisal. Produites sans carton préalable, leurs œuvres prenaient du relief, puis quittaient le mur. Qu'en déduire? Etait-ce encore de la tapisserie, ou déjà une forme de sculpture? Allez savoir, quand tout semblait permis grâce à des gens comme le Polonaise Magdalena Abrakanowicz ou la Suissesse Elsie Giauque... 

A la fin des années 1990, la laine semblait évanouie dans cette Biennale sans prix, où la seule récompense consistait à de se voir admis comme participant. On parlait maintenant, à l'anglo-saxonne du «fiber art». Il suffisait d'une fibre. Le tour était joué. Le public s'y perdait un peu. Il n'y avait pas l'obligatoire rappel que constitue le papier dans une exposition photo. Je me souviens ainsi d'une biennale étendue au Musée des arts décoratifs (l'ancêtre du Mudac). C'était en 1995. Je revois, mais ma mémoire me joue peut-être des tours, une baignoire remplie de pommes de terre avec un rideau de plastique au-dessus. Du minimal, en tout cas. J'avais un sentiment de perplexité. Fallait-il continuer ça, ou faire autre chose? Ce fut la dernière Biennale à Lausanne, qui aura montré en tout 911 pièces. Pierre Pauli était déjà mort depuis bien longtemps. Il avait disparu à 54 ans en 1970.

Deux ensembles bien distincts 

Une fin peut constituer le début d'une nouvelle aventure. Elle est ici double. Mary Toms, qui avait constitué avec son mari la plus importante collection privée de tapisseries européennes des XVIe-XVIIIe, léguait cet ensemble en 1993 à l'Etat de Vaud avec le château de Coinsins. Une association se créait pour perpétuer la mémoire de Pierre Pauli. Ces entités fusionnaient en 2000. Elles s'intégraient au futur Pôle muséal, en gardant leur autonomie. Si le fonds Toms a peu évolué en dépit de la baisse spectaculaire du prix des tentures anciennes, la partie moderne explose en ce moment. Cela même si, comme l'explique la directrice Gisèle Eberhard Cotton (sic!), seules les plus belles pièces et les mieux conservées se voient acceptées. L'an 2015 a ainsi connu une grosse série de dons, notamment d'Alice Pauli. «Il faut dire que la génération des acheteur locaux vieillit et meurt, tandis que banques et sociétés d'assurances renouvellent leurs décors.» 

Ces accroissements justifiaient une exposition avant un transfert au Pôle de la gare, dont la première pierre se posera cet automne. Il n'y aura plus ensuite cet effet de retour aux sources. Celui-ci montre aussi comment les œuvres ont vieilli. Résistent-elles, ou non, au temps qui passe? Apparaissent-elles souvent datées? La seconde réponse est bien sûr non. «Il est extrêmement difficile», assure Gisèle Eberhard Cotton, «de donner une année de création à des pièces qui partent dans autant de directions.» Ceci d'autant plus que, même si le genre n'est pas représenté ici, les Gobelins ou Aubusson continuent en 2016 leur travail ancestral en s'inspirant de créateurs contemporains, dont François Boisrond ou Jean-Michel Othoniel.

Un art en latence

Bien fait, avec des pièces emblématiques, dont un certain nombre a du reste figuré dans les différentes Biennales, l'accrochage se contente de trois grandes salles. Il a fallu choisir, afin de ne pas surcharger. Tous les genres semblent représentés. Les matières aussi. Certains créateurs (qui sont souvent des créatrices) ont abandonné le médium depuis lors. D'autres s'y cramponnent. L'art actuel a en effet sournoisement passé à autre chose, avec la vidéo, le graffiti et les recyclages. La tapisserie semble du coup en latence, ou en attente, malgré des réussites ponctuelles. L'art textile, si actuel ailleurs (pensez à Annette Messager), y reviendra sans doute, avec de nouvelles formules. Il faut leur laisser le temps de s'élaborer.

Pratique 

«Tapisseries nomades, Fondation Toms Pauli, Collections du XXe siècle», Musée cantonal des beaux arts, 6, place de la Riponne, Lausanne, jusqu'au 29 mai. Tél. 021 316 34 45, site www.mcba.ch Ouvert mardi, mercredi et vendredi de 11h à 18h, jeudi de 11h à 20h, samedi et dimanche de 1h à 17h. Pas de catalogue. Le livre sur la Biennale et la collection est prévu pour 2017.

Photo (Musée cantonal des beaux-arts, Lausanne): Une tenture de Jean Lurçat, l'homme avec qui tout a commencé à Lausanne.

Cet article est immédiatement suivi d'un autre sur le Mcb-a.

Prochaine chronique le vendredi 1er avril. Stéphane Dafflon expose chez Xippas. Rencontre.

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