Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/"L'outil photographique" selon Jean Dubuffet à l'Elysée

Crédits: Musée de l'Elysée, Lausanne 2018

L'exposition nous vient d'Arles, où elle figurait aux «Rencontres» de 2017. Elle arrive aujourd'hui à Lausanne. Les salles de l'Elysée lui conviennent mieux que celles des anciens entrepôts SNCF, «poutsés» à la suisse par Maja Hoffmann. Revu par Marc Donnadieu, Pauline Martin et Emilie Delcambre Hirsch, l'accrochage en devient presque chaleureux. Il parvient en tout cas à résoudre le problème de fond avec intelligence. Comment monter dans un musée voué au 8e art une manifestation où la photo constitue un moyen, et non pas un but? Le titre parle d'ailleurs loyalement d'un «outil photographique». 

Peintre, mais aussi collectionneur de cet «art brut» qu'il a su promouvoir, Jean Dubuffet (1901-1985) a connu une première carrière en zigzags. Il louvoie entre sa production picturale et le commerce de vins en gros familial jusqu'en 1942. C'est à ce moment que, s'étant enfin trouvé, il renonce à une manière assez classique pour adopter un style violent proche du graffiti ou du dessin d'enfant. Tout de suite, sûr de lui, l'homme entend documenter sa production. Il en fait des photos, puis les met dans des classeurs. L'exposition peut ainsi partir sur l'une des deux versions de «Petit sergent major» de février 1943. On sait par les archives Dubuffet, ici montrées, que cette toile (présente à l'Elysée) a appartenu à Pierre Matisse, puis à Tana Matisse, puis qu'elle a été acquise chez Sotheby's en 2014 par la riche Fondation Dubuffet. L'autre «Sergent» a lui été acheté à son auteur par un certain Mr Delatre de Bordeaux. Depuis 1959, tout une équipe travaille à la bonne marche des archives. Pas mal pour un peintre se déclarant volontiers asocial et détaché des biens de ce monde! Un fonctionnaire ne ferait pas mieux.

Une petite industrie 

Après avoir vu au rez-de-chaussée de l'Elysée les débuts, encore artisanaux, le visiteur peut passer à la quasi industrie des années 60 à 80. Dubuffet gère alors tout un «staff». Ce n'est plus forcément lui qui peint. Des petites mains travaillent, de manière aussi neutre que possible, d'après ses dessins au stylo bille. L'artiste peut donc imaginer des choses de plus en plus grosses. C'est ce qui arrive, serais-je méchamment tenté de dire, quand l'inspiration s'en est un peu, puis définitivement allée. Le véritable créateur me semble ici avoir disparu à la fin des années 1950. Dubuffet a trouvé son truc, qu'il a nommé «L'Hourloupe». Il suffit désormais de l'exploiter. Pour faire un vilain jeu de mots, je dirais Buffet-Dubuffet même combat.

Toute la documentation se voit donc classée avec un soin maniaque, parallèlement aux boîtes réservées à l'art brut. Il existe parallèlement peu de portraits de Dubuffet, l'homme n'aimant pas les séances de pose. Les niveaux se révèlent divers. John Craven, qui n'est pas une flèche, a fait l'indispensable. Il y a cependant de belles images d'Arnold Newman, de Bill Brandt, de Robert Doisneau, de Denise Colomb ou de Luc Fournol. Le reste des photographies présentes à l'Elysée reproduit les tableaux, forme des montages suggérant des constructions monumentales ou reflète des installations réalisées. L'étage en attique peut ainsi donner une idée de l'exposition Dubuffet à Turin de 1978. Elle mélangeait en précurseur œuvres réelles et projections afin de donner un spectacle immersif.

Pourquoi ici? 

Il faut évidemment aimer Dubuffet, et Dubuffet jusqu'au bout, pour vraiment apprécier. Très bien faite, très bien mise en place, l'exposition m'aurait semblé davantage à sa place aux Collections de l'art brut que l'artiste, au caractère notoirement difficile, a installé à Lausanne après divers «clashs» en France. La présentation se voit accompagnée d'un gros (et lourd) catalogue, édité sous la direction d'Anne Lacoste, de Sam Stourdzé et de Sophie Webel. Ce luxueux ouvrage aurait presque pu remplacer l'exposition.

Pratique

«Jean Dubuffet, L'outil photographique», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 23 septembre. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

N.B. La "Nuit des images" aura lieu à l'Elysée le samedi 23 juin dès 16 heures.

Photo (Musée de l'Elysée, Lausanne 2018): La photo de Jean Dubuffet utilisée pour l'affiche.

Ce texte est imméditement suivi d'un autre sur l'exposition Lartigue de l'Elysée.

Prochaine chronique le mercredi 13 juin. Art/Basel!

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