Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Hermitage vogue au fil de l'eau avec Paul Signac

Crédits: Fondation de l'Hermitage

L'Hermitage aime les pointillistes. Alors qu'elle dirigeait le musée lausannois, Juliane Cosandier avait monté en 1998 une belle exposition axée autour du mouvement initié par Georges Seurat (1859-1891). Son disciple Paul Signac (1863-1935) y fait aujourd'hui l'objet d'une rétrospective avec une centaine d’œuvres. Toutes proviennent de la même collection privée. On est monomaniaque ou on ne l'est pas. 

L'accrochage regroupe des toiles, des aquarelles et des dessins couvrant toutes les périodes de l'artiste, dont il est permis de moins apprécier les réalisations d'après 1900. Une occasion rare de voir autant de pièces du néo-impressionniste, auquel la Fondation Gianadda avait en son temps consacré un été. C'était en 2003. La commissaire était Françoise Cachin, ex-directrice d'Orsay et petite-fille du peintre, morte en 2011. 

N'étant pas un super fan de Signac, du moins pour ses toiles tardives aux couleurs rosâtres de yaourt à la framboise ou aux myrtilles, je donne la parole à Sylvie Wuhrman, directrice de l'Hermitage. A elle de défendre un peintre plaisant par ailleurs beaucoup. Les salles étaient pleines quand nous y trouvions ensemble, un vendredi matin. Un signe qui ne trompe pas. «Aucun problème, c'est un artiste que j'adore.» 

«Signac, Une vie au fil de l'eau» constitue votre exposition d'hiver. Faites-vous une différence avec celles que vous présentez l'été à l'Hermitage?
Sur le plan de l'importance, non. Il n'y a pas la grande et la petite exposition. En revanche, j'ai tendance à montrer entre janvier en mai des manifestations comportant beaucoup d’œuvres sur papier. On sait qu'elles craignent la lumière. Je pense notamment aux dessins de la collections Jean Bonna, vus début 2015. Chez Signac, les aquarelles possèdent une importance déterminante. Je n'ai pas envie de boucher les fenêtres, dont la vue donne sur le lac. C'était donc le moment. Je pense en plus que les coloris vitaminés de l'artiste tranchent sur la mauvaise saison. 

Toutes les pièces présentées proviennent de la même collection privée...
Elle a été constituée sur trois générations. Ne me demandez pas le nom des gens. Je ne le dirai pas. Je ne répondrai même pas à la question de leur localisation. Ou plutôt je parlerai de «collection européenne». Leurs propriétaires font partie du réseau qu'a petit à petit tissé l'Hermitage. Leur fonds, qui s'agrandit encore, se concentre sur la seconde moitié du XIXe et le début du XXe siècle. Le goût de ses initiateurs s'est transmis jusqu'à aujourd'hui. J'ai découvert qu'il y avait chez eux de quoi monter une exposition Signac. Voire davantage. Si les quatre étages du musées sont remplis de pièces de l'artiste, ils en ont encore d'autres. La commissaire Marina Ferretti, grande spécialiste du peintre, a dû opérer des choix. 

L'étonnant, c'est que tout Signac soit représenté, des tâtonnements des années 1880 à une aquarelle corse lavée juste avant sa mort en 1935.
Il n'y a pas de solution de continuité. Le public peut aller des premiers paysages de Normandie, inspirés de Claude Monet, dont il avait découvert la peinture à 15 ans, aux dernières années, où Signac a presque abandonné la peinture à l'huile pour celle à l'eau. Il l'a fait en partie pour des raisons pratiques. N'oublions pas qu'il s'agit d'un peintre navigateur. Au cours de sa vie, Signac a possédé 32 bateaux, comme Gustave Caillebotte. Même s'il peint peu à bord, il lui faut un matériel léger. Autrement, il s'agit d'un travail postérieur, en atelier. Il y a d'abord l'aquarelle. Puis un dessin au pinceau de la taille du tableau. Et enfin celui-ci. Nous illustrons dans les salles ce développement en trois étapes. 

C'est original, en France, cette primauté de l'aquarelle.
En effet. Sur le Continent, contrairement à l'Angleterre, on garde l'idée qu'elle reste vouée à l'expression enfantine ou au travail de dame. Il s'agit pourtant d'une expression majeure. Une expression qui, de l'avis de Camille Pissarro, l'impressionniste un temps acquis au pointillisme, convient bien à Signac. L'artiste a eu la révélation de ce médium en regardant Delacroix, surtout les carnets du Maroc. Il a acquis la confirmation de son importance avec Turner. Il ne comprenait pas le dédain de ses collègues. Quand Signac aura sa première rétrospective à la galerie Bing, en 1902, il présentera une quinzaine de toiles pour cent aquarelles. Un coup d'éclat. 

L'Hermitage travaille souvent avec des collectionneurs privés.
Oui et depuis son ouverture. Notre réseau a peu à peu grandi. Nous avons noué de saines relations. Les particuliers nous aiment. Et puis, le lieu s'y prête. L'Hermitage est une ancienne villa patricienne. Cela suppose des présentations intimes. On a pris plusieurs fois comme sujet la collection, ce qui nous a permis de présenter des œuvres rares, voire inédites. C'est la première fois cependant que nous pouvons offrir une exposition monographique grâce à un seul prêteur. 

Un pays comme la France a tendance a diaboliser la présence des privés dans les musées publics.
Je sais. Je ne suis pas d'accord. Cela dit, il faut prendre des précautions. Un musée de doit pas endosser une attribution douteuse. Il ne doit pas mettre à ses murs un ensemble destiné à se voir dispersé juste après en vente publique. Cela dit, l'accusation d'augmenter la valeur financière des œuvres me paraît fallacieuse. Je pense que Signac n'a vraiment pas besoin de nous.

Pratique

«Signac, Une vie au fil de l'eau», Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu'au 22 mai. Tél. 021 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. L'exposition ira du 3 septembre au 8 janvier 2017 au Museo d'arte della Svizzera italiana (pu LAC) de Lugano.

Photo (Hermitage): "Saint-Tropez, Fontaine des Lices", 1895. Signac a beaucoup travaillé dans ce qui restait alors un petit port bien tranquille.

Prochaine chronique le mardi 9 février. Retour à Londres pour des visions paradisaques avec Botticini à la National Gallery. 

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