Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/ L'Hermitage se penche sur l'austère Marius Borgeaud

Il y a des Bretonnes avec des coiffes et des Bretons pourvus de grandes barbes. Le tout sans pittoresque, pourtant. On ne peut pas dire que Marius Borgeaud choisisse la séduction. Dans la peinture vaudoise, je ne vois guère que René Auberjonois pour aller plus loin dans l'austérité. Chez Borgeaud, tout se passe dans des intérieurs sombres, où le temps semble suspendu. La pénombre contraste avec les fenêtres laissant apercevoir des ailleurs possibles. Mais nul ne semble remarquer ces trouées claires, dans ce petit monde pris entre la mairie, la pharmacie et le café, où l'alcool achève de vous abrutir. 

Borgeaud occupe cet été les cimaises de l'Hermitage. En grand. Mort en 1924 à 63 ans, l'artiste remplit les quatre étages, avec 120 tableaux. C'est beaucoup, même si Sylvie Wurhmann, directrice des lieux, affirme avoir pratiqué un choix sévère. Ce n'est à vrai dire pas elle, mais Philippe Kaenel, qui assure le commissariat de cette rétrospective. Elle n'en a pas moins choisi le sujet, qui ne caresse pas le public dans le sens du poil, même si l'artiste a connu des débuts impressionnistes. 

Sylvie Wuhrmann, pourquoi Marius Borgeaud aux murs de l'Hermitage? Par devoir de mémoire lausannoise?
Pas du tout. Je trouve qu'il s'agit d'un peintre fascinant. Sa vie elle même semble étrange. L'homme est arrivé aux beaux-arts à 40 ans, après avoir mené une existence aventureuse. On sait que ce bourgeois aisé a dilapidé à Paris son héritage, pourtant important. Il a sombré dans la boisson. Borgeaud s'est ainsi fait mettre, volontairement, sous curatelle. Tout cela est bien expliqué dans le long-métrage commandité par la fondation portant son nom, dont nous présentons sous les combles trente-sept minutes. Quand l'homme disparaît, il s'agit en fait d'un jeune artiste de 63 ans.  

Le voyez-vous comme une figure vaudoise?
Oui et non. Il est né à Lausanne, bien sûr. Mais c'est en France qu'il a fait sa carrière, exposant avant tout à Paris, au Salon des Indépendants ou au Salon d'Automne. Il avait trouvé là le bon galeriste. Ce misanthrope s'est par ailleurs marié sur le tard avec une jeune Française rencontrée à Rochefort-sur-Terre. Contrairement à Félix Vallotton, dont on le rapproche souvent, il ne passait pas l'été en Suisse, avec son chevalet. Il y a du reste rarement montré ses œuvres chez nous, et sans aucun succès. 

Comment expliquer alors qu'il ne soit aujourd'hui connu qu'ici?
Par un effet pervers du marché de l'art. Quand une de ses toiles se retrouve à vendre (Borgeaud a très peu dessiné), elle revient en Suisse romande. Il y a un phénomène d’aspiration. Borgeaud a de plus relativement peu peint. Nous savons qu'il était lent, contrairement à Vallotton. Il n'existe de lui que 350 tableaux, dont 320 se voient répertoriés dans un catalogue raisonné, puis dans un supplément. Sa moyenne était de quinze toiles par an. Côté musée, Lausanne et Pully possèdent en plus de nos jours des noyaux considérables. Il faudrait que le prochain Borgeaud important proposé aux enchères aille à une institution étrangère. 

Pourquoi a-t-il été mal reçu en Suisse, où il bénéficiait de quelques appuis?
On l'a comparé à Vallotton, ce qui le desservait. Il ne possédait pas sa virtuosité. On a aussi parlé de ses ressemblances avec le Douanier Rousseau,. Elles en faisaient le naïf qu'il n'est pas. Et puis, il y a la mort, finalement précoce. En 1924, Borgeaud n'a que vingt ans de peinture derrière lui. Moins encore si l'on compte les tâtonnements impressionnistes, en compagnie de son ami Francis Picabia. Ce n'est qu'à partir de 1908-1910 qu'il devient vraiment lui-même. Ses dernières toiles, plus vastes et plus ambitieuses, annoncent des mutations qui seront restées en germes. 

Vous proposez beaucoup de séries, dont celle, reconstituée, des quatre tableaux montrant la galerie Vallotton à Lausanne avec ses employés et ses clients.
L'idée de série se développe à la fin du XIXe siècle. Elle répond en partie à une demande des marchands. Il est plus facile pour eux d'organiser des expositions thématiques. Une série, c'est généralement un sujet qui plaît. 

Qu'est-ce qui vous frappe chez Borgeaud?
D'abord sa mise en page, avec ses diagonales, ses objets en amorce, ses aplats de couleurs et ses perspectives en plongée. Borgeaud joue avec l'espace, vu comme une boîte un peu oppressante. C'est l'homme du grand angle, ce qui pose la question de ses rapports avec la photographie. Ses intérieurs restent simples, voire frugaux, mais ils développent une inquiétante étrangeté. Plus que de Vallotton, j'aurais parfois envie de rapprocher Borgeaud de l'Américain Edward Hopper, montré naguère à l'Hermitage. Je vous rappelle qu'Hopper a longtemps vécu en France avant 1914. 

Autre chose?
La mise en abîme. Je connais peu d'artistes incluant autant de tableaux dans leurs peintures. Les fenêtres en constituent déjà la métaphore. Borgeaud y ajoute des gravures populaires, qu'il n'invente pas. Elles faisaient partie de sa collection, et nous les montrons au sous-sol. Il y a aussi des affiches et des tableaux. Ajoutez des miroirs inclinés. Chaque toile devient une sorte de mosaïque. 

D'où viennent les œuvres?
Le Musée cantonal de beaux arts et celui de Pully ont généreusement prêté. L'essentiel sort cependant de collections particulières. Il nous a fallu traiter avec 43 privés, que connaissaient par le catalogue raisonné les Amis de l'artiste. Un énorme travail. Nous voulions aussi montrer l'homme en son temps. Il nous fallait des Vallotton. Un Henri Rousseau. Le plus difficile a été de décrocher le Picabia impressionniste. Il laisse peu augurer le dadaïste qu'il deviendra bientôt.

Pratique 

«Marius Borgeaud», Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu'au 25 octobre. Tél. 021 320 50 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Photo (Fondation de l'Hermitage): "Dîner à la table jaune", 1920.

Prochaine chronique le mardi 7 juillet. Les Cinémas du Grütli, à Genève, honorent Ingrid Bergman, qui aurait 100 ans.

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."