Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Hermitage montre une collection privée inédite. Une de plus!

Crédits: Jean Dubuffet/Eric Frigière/Pro Litteris

«Basquiat, Dubuffet, Soulages...» Plus quelques autres, bien sûr, et non des moindres. Pour son été, l'Hermitage de Lausanne propose à nouveau une collection privée. Anonyme, cette fois. Plutôt axée sur le contemporain, avec quelques restes d'un autre âge. Renoir ou Derain. Carpeaux et Houdon. La particularité du jour est cependant la présentation d'un ensemble inédit, dans la mesure où son propriétaire n'a jusqu'ici prêté des œuvres qu'isolément. Comment est-ce possible? Le plus simple était d'aller poser la question à Sylvie Wuhrmann, directrice du musée privé lausannois depuis 2011. 

L'Hermitage, Sylvie Wuhrmann, a depuis longtemps partie liée avec les collectionneurs privés.
Depuis le début! La première exposition de François Daulte, en 1984, était «L'impressionnisme dans les collections romandes». Elle reprenait le filon de la légendaire présentation à Beaulieu, en marge d'Expo 64, des «Chefs-d’œuvre des collections suisses, de Manet à Picasso». Il y avait bien sûr là quelques toiles venues d'institutions publiques, mais la plupart d'entre elles avait été confiées par des privés. L'ADN de l'Hermitage a été marqué par un tel commencement. Il faut dire qu'il s'agit là d'une ancienne demeure privée, avec ce que cela suppose d'intimité. Les toiles y sont montrées avec une sorte de proximité. On est ici comme chez soi, mais dans une maison de rêve Le public vient du reste chez nous autant pour elle, et le parc, que pour les tableaux. 

Cela suppose aussi de présenter des tableaux de taille restreinte.
Pas forcément. Nos murs ont des largeurs très diverses, avec lesquelles il est permis de jouer. Cela dit, il existe tout de même une limite de taille. Elle est déterminée par les accès. Nous ne pouvons pas excéder deux mètres quarante sur deux mètres quarante, à moins de rouler la toile et de la retendre ensuite. J'avoue que cela nous est déjà arrivé. Avec l'accord des propriétaires, bien sûr! 

Cela suppose de bien les connaître...
Certains de nos contacts sont anciens. Ils remontent à Juliane Cosandier, qui m'a précédée à la direction, voire à François Daulte. Il est clair qu'il faut cependant renouveler le carnet d'adresses. Pour ce qui est du Monsieur X actuel, dont je ne vous donnerai pas le nom, tout a débuté en 2008. Nous préparions «Passions partagées», qui devait moderniser l'exposition de 1984, en ce sens que nous entendions aller cette fois jusqu'à Mark Rothko. C'est ainsi que nous sommes arrivés chez cet homme âgé, qui nous a très biens reçus. Nous avons découvert un personnage discret, certes, mais ouvert. J'avoue avoir éprouvé un choc, notamment devant ses Dubuffet, dont un seul a finalement été retenu. J'avais aussi un œil sur ses Asger Jorn. Un peintre rare dans les collections helvétiques. Je préparais une rétrospective Jorn. Cela a été notre seconde rencontre. Monsieur X a cette fois beaucoup confié. 

On ne rencontre tout de même pas de telles gens par hasard.
Non. Il y a des intermédiaires. On dîne. On cause. L'étincelle se produit, ou ne se produit pas. C'est une question d'alchimie. La passion commune de l'art doit cependant en principe aider. 

Ce n'est pourtant pas la même chose que de prêter un tableau ou de confier sa collection.
Prêter une œuvre, c'est soutenir et participer. C'est se montrer convaincu. Confiant dans le résultat. Un prêt peut aussi faire boule de neige. Vous savez qu'une personne estimée a dit oui. Vous prenez sa suite. Il existe aussi des prêteurs quasi institutionnels, comme Jean Bonna, dont nous avons récemment montré les dessins anciens. Pour les autres, il faut laisser du temps au temps. Ici, je dirais que j'ai travaillé Monsieur X au corps. Il s'est montré facétieux et drôle, me disant que peut-être un jour... Et puis ce jour est arrivé. Il est venu voir notre manifestation axée autour de Diderot, lui que le XVIIIe siècle intéresse aussi. «Si votre idée tient toujours, je n'aurais rien contre.» J'ai sauté sur l'occasion, tout en disant que la chose ne se ferait pas tout de suite. L'Hermitage était déjà trop engagé dans d'autres projets. Nous sommes tombés sur une date, l'été 2016. 

Pourquoi l'été 2016?
Je pensais que la saison s'y prêtais. La lumière naturelle était meilleure. Il y avait la vue. Le jardin. 

Vous ne montrez qu'une partie de la collection.
En effet. Il fallait opérer des choix. Monsieur X nous laissait carte blanche, même si je savais que certains artistes lui tenaient davantage à cœur que d'autres. J'ai voulu un autre regard. C'est ce qui m'a amenée à Didier Semin, qui a travaillé dans de nombreuses institutions avant d'enseigner la l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris (ENSBA). Didier a toujours été proche de la Fondation de l'Hermitage. Nous avons vu tout ce que possède Monsieur X, qui loue plusieurs dépôts. Nous avons décidé de montrer de nombreux artistes, afin d'illustrer la variété de ses goûts. Nous voulions aussi inclure ses derniers achats d'artistes plus jeunes, dont Jonathan Lasker ou Loïc Le Groumellec, afin de bien signifier que la messe n'était pas dite. S'il fallait chercher un fil rouge, ce serait cependant Jean Dubuffet. 

La collection est très variée, voire contradictoire.
J'y vois deux tendances. Il y a d'un côté les pulsionnels, s'attaquant instinctivement à la toile, et de l'autre les minimalistes. Il y a un sens du conceptuel, du monochrome, de la grille de base chez Monsieur X, que je conidère comme un contemplatif regardant ici les fins dernières de la peinture. Ces deux pôles devaient se retrouver équilibrés ici en 120, 150 œuvres maximum. Je pense que ce chiffre correspond à une limite d'attention de la part du public. 

Monsieur X a donc choisi de rester anonyme.
Oui, par volonté de discrétion. De ne pas se voir dérangé. Il a cependant accepté de se dévoiler en partie. La visite peut s'effectuer en écoutant ses commentaires sur une trentaine de pièces sélectionnées par ses soins. Il dialogue là avec Florence Grivel, de la radio romande. C'est une manière pour lui de se raconter. De s'expliquer. De se justifier. C'est important. Quand nous montrons une collection privée, nous confrontons les choix de son propriétaire et ceux de chaque visiteur, qui les approuve ou non. Le rapport est très différent avec un ensemble muséal, créé au fil du temps avec des apports divers. 

La suite en 2017?
La Collection Bührle. Une seule exposition durant l'année, mais plus longue. Il y aura là les tableaux de la Fondation, qui finira au Kunsthaus de Zurich en 2020. Elle comporte quelques nouvelles œuvres, récemment entrées en son sein.

Pratique

«Basquiat, Dubuffet, Soulages...», Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu'au 30 octobre. Tél. 021 312 50 13, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h.

Photo (Jean Dubuffet/Pro Litteris): Jean Dubuffet peut servir de fil rouge à l'actuelle exposition de l'Hermitage.

Prochaine chronique le mercredi 20 juillet. L'ultime Picasso présenté à la Fondation Gianadda de Martigny.

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