Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE / L'Hermitage évoque "Le goût de Diderot"

Vaudrait-il mieux avoir vu le jour en 1712 dans la République de Genève qu'en 1713 quelque part en France? La question peut se poser. Autant Jean-Jacques Rousseau s'est vu fêté chez nous jusqu'à l'overdose, il y a deux ans, autant le tricentenaire de la naissance de Denis Diderot (mort en 1784) a passé inaperçu outre Jura. On ne peut pas dire que Paris, où la maison du philosophe subsiste, intacte, rue de Richelieu, se soit défoncée. Elle en aura davantage fait pour l'architecte Soufflot, lui aussi enfant de 1713. Je veux bien que La Monnaie ait produit en 1984-1985 une somptueuse exposition sur Diderot critique d'art. Mais 1984, cela commence tout de même à devenir loin... 

Comme souvent dans ces cas-là, l'initiative est partie de province. Non pas de Langres, cité natale du co-auteur de "L'Encyclopédie", mais de Montpellier. Le 5 octobre dernier, jour anniversaire s'est ouverte au Musée Fabre la manifestation aujourd'hui reprise par l'Hermitage à Lausanne. Le sujet est le même qu'il y a vingt-neuf ans dans la capitale. Le commentateur de Greuze (qu'il estime fort), de Boucher (dont il se méfie) et de David (promis selon lui à une belle carrière) permet de montrer des tableaux magnifiques. Sans doute ravi de ne pas avoir à porter le projet, le Louvre a en effet pris la manifestation sous son aile.

Invention de la critique d'art actuelle 

Mais pourquoi Diderot est-il donc capital en peinture et en sculpture? Parce que Paris, centre de l'art et de son marché au XVIIIe siècle, a alors vu naître les quatre piliers sur lesquels repose encore sa diffusion. Dans la première moitié du siècle, la vente aux enchères, connue depuis longtemps, reçoit ses premiers catalogues scientifiques, souvent extrêmement bien faits. Les Salons, qui avaient subi des tentatives d'institutionnalisation dès le XVIIe siècle, adoptent une périodicité biennale dans les années 1750. Il s'agit des "Art/Basel" de l'époque. L'idée d'un grand musée flotte dans l'air. La République ouvrira en 1793 le Louvre projeté par Louis XVI. 

Denis Diderot invente pour sa part le commentaire. Il s'agit de parler des œuvres, favorablement ou non, en justifiant ses jugements esthétiques. C'est la tâche à laquelle s'attache le philosophe dans la "Correspondance littéraire". Il ne faut pas imaginer là un journal, au sens moderne du terme. La "Correspondance" n'est pas imprimée. Elle se voit copiée par des scribes à l'intention de quelques abonnés choisis. Citons Catherine de Russie et Madame Necker, qui reçoit chez elle l'élite française, tout près du Centre Pompidou actuel. C'est la Suissesse qui obtiendra de Diderot l'autorisation de prononcer quelques lectures publiques. Les auditeurs se feront assez nombreux pour que le goût de Diderot soit connu et répercuté.

Le jugement assez différent de 2014 

C'est précisément "Le goût de Diderot" qui donne son titre à la rétrospective aujourd'hui présentée à l'Hermitage. Il s'agit de donner à voir à Lausanne ce que l'homme du XVIIe siècle a regardé, une fois tous les deux ans, dans le Salon Carré du Louvre. Le visiteur sera-t-il d'accord avec ce que lui dit la voix enregistrée dans son audioguide? Ou l'opinion a-t-elle changé depuis? Sommes-nous toujours aussi sensibles aux convenances, au réalisme, à la morale dégagée, à la "magie" et à la simplicité de ton? Greuze nous semble souvent théâtral. "Rénovateur de le peinture", Vien n'en apparaît pas moins mauvais peintre. L'artifice de Boucher ne nous gêne en revanche guère. Il y a longtemps que l'art ne reproduit plus la vie. 

Restait à trouver une mise en scène. De quelle manière montrer, sur des murs verts comme ceux des Salons d'époque, la production des années 1750 à 1780? Il eut été possible d'entasser jusqu'au plafond, à l'instar des "tapissiers" de l'époque. L'Hermitage a préféré une présentation moderne, aérée, mettant du vide autour des tableaux et de l'air au milieu des sculptures. Une bonne idée. L'approche du public de 2014 devient moins intimidante et plus facile. Il y a en prime des chefs-d’œuvre, qu'il fallait bien isoler. Le "Mercure" taillé dans le marbre par Pigalle ne sort en principe pas du Louvre. Prêté par Angers,"La corbeille de raisins" demeure une des plus belles toiles de Chardin. Elle est en plus admirablement conservée.

Une exposition très réussie.

Pratique

"Le goût de Diderot", Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu'au 1er juin. Tél. 021 320 50 00 site www-fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Catalogue édité par Hazan, avec des essais importants, 400 pages. Photo (RMN): "Prométhée" de Nicolas-Sébastien Adam (1762). Trop mouvementé, trop baroque, trop artificiel pour lui. Diderot ne l'a pas aimé.

C'est assez long pour aujourd'hui. Je renvoie au dimanche 9 mars l'entretien avec Sylvie Wuhrmann, directrice de l'Hermitage.

Prochaine chronique le vendredi 7 mars. Genève et Paris mettent en vente le contenu d'appartements désuets et remplis de meubles anciens. Comme le goût a changé en un demi siècle...

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