Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Elysée se penche sur "La mémoire du futur" en photo

Crédits: Gabriel Lippmann/Musée de l'Elysée

«La mémoire du futur». Il y a des titres à éviter. Ils sonnent trop souvent creux. Et ce n'est pas le sous-titre qui va ici arranger les choses. Que sont au juste des «Dialogues photographiques entre le passé, le présent et l'avenir»? Je veux bien que tout soit affaire de temps, mais il eut été plus simple de dire que l'Elysée revisitait cet été d'anciens procédés en compagnie d'artistes actuels. Tout finit par revenir, et les vieux chaudrons donnent, à ce qu'il paraît, les meilleures soupes. Il y a, comme ça, des moment où le digital tient pour certains du bouillon insipide... 

Pour sa première exposition personnelle dans le musée lausannois, qu'elle dirige depuis mars 2015, Tatyana Franck a donc choisi de refaire l'histoire de techniques primitives comme le daguerréotype, le cyanotype, le ferrotype ou le négatif sur papier ciré. Novateurs au milieu du XIXe siècle, elles ont vite fait place à de nouveaux procédés, plus simples, plus rapides et moins coûteux. Il s'est cependant perdu dans la bagarre un charme entêtant, qui a fini par laisser des nostalgies. Prenez par exemple le cyanotype, inventé par l'astronome anglais John Hershel en 1842. Qui ne regretterait pas la teinte bleu hortensia de ses tirages? On peut comprendre qu'un plasticien aussi contemporain que Christian Marclay ait eu envie de s'en emparer pour une grande (et belle) image, par ailleurs symbolique. Le plus romand des Californiens y a suspendu, comme des serpentins de carnaval, de vieilles bandes magnétiques désormais sans usage.

L'importance du fonds 

L'exposition vise en théorie à opposer des images anciennes, conservées à l'Elysée, avec celles récemment créées par des artistes de nationalités très diverses. Il s'agirait d'une mise en valeur du fonds, patiemment constitué depuis le temps déjà lointain de Charles-Henri Favrod. En lisant attentivement les étiquettes, le visiteur découvrira cependant de nombreux emprunts extérieurs, et pas seulement pour les interventions contemporaines, souvent très réussies. Saluons tout de même l'effort. Jusqu'ici, la part muséale de l'Elysée demeurait sacrifiée à l'événementiel. Tout (ou presque) consistait en expositions et animations. On oubliait qu'il s'agissait aussi d'un énorme fonds, sans égal en Suisse. Au Fotomuseum de Winterthour, la Fotostiftung Schweiz occupe une place à mon avis trop marginale. Il ne suffit pas de dire que l'on «a» en réserves des dizaines de milliers de clichés anciens et modernes. Il s'agit aussi de le montrer. Il serait d'ailleurs possible de le faire à l'occasion, sans prétexte historique, scientifique ou autre. Il faut avoir quelque chose à dire pour tenir un discours. Pourquoi toujours gloser? 

Complétée par un petit tableau des procédés aujourd'hui remis en valeur (je m'y perds très vite, c'est comme pour les techniques de gravure), l'exposition apparaît vite abondante. Elle se serait suffi à elle-même. Le rez-de-chaussée se voit cependant complété par l'étage sous les toits. Il y a là l'avenir. Celui de tous les possibles. Avec cela suppose de performances un peu vaines. Quel intérêt y a-t-il à refaire, ainsi que le veut Joan Fontcuberta, la première image de Nicéphore Niepce, réalisée en 1826-1827, en utilisant 10 000 images choisies pour leur valeur chromatique dans une banque de données? Le résultat me fait penser à ma grand mère reproduisant avec des laines de couleurs sur un canevas un tableau de Vermeer. C'est amusant, virtuose, mais sans âme. On le voit d'autant mieux qu'un beau Vik Muniz pend non loin de là.

Le projet 3D de l'EPFL 

La soupente sert cependant avant tout à justifier le nouveau projet que l'Elysée développe avec l'EPFL. La seule présence de l'Ecole polytechnique lausannoise me rend méfiant. L'institution me semble spécialisée dans l'obtention de crédits énormes pour des projets foireux. Mon intuition ne m'a ici pas trompé. Quel intérêt existe-t-il, je vous le demande, à numériser les photos en 3D (1) ? Je veux bien que l'idée aille dans le sens du courant actuel. Quand on a dit «numériser» et «mettre en ligne», tout le monde est content et en particulier les organisations étatiques. Elles en pissent en l'air de joie. Mais ne serait-il pas utile, avant cela, de simplement entretenir et conserver un patrimoine qui, dans certaines institutions (je ne dis pas que ce soit le cas à l'Elysée), va à vau-l'eau? L'original à préserver ici, c'est tout de même le tirage «vintage». 

L'exposition se voit accompagnée d'un livre. Tatyana Franck y poursuit deux longs dialogues. Le premier, avec Anne Cartier-Bresson, une historienne du 8e art, tourne autour de l'idée de la ré-invention. Dans le second, Oscar Muñoz, l'artiste colombien, parle surtout de lui-même. Il faut dire que plasticien, photographe, dessinateur et vidéaste, l'homme fait beaucoup de choses. J'aurais même envie de dire un peu trop... 

(1) Surtout quand on numérise en 3D un affreux collage de René Burri montrant Jean Tinguely. Cette pouillerie aurait passé à la poubelle signée d'un nom moins illustre.

Pratique 

«La mémoire du futur», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 28 août. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le livre, qui compte 152 pages, a paru aux Editions Noir sur Blanc en collaboration avec l'Elysée.

Photo (Musée de l'Elysée): Autoportrait de Gabriel Lippmann, vers 1892, détail. Procédé interférentiel. Le tout début de la couleur. La technique utilisée ici a rapidement été abandonnée.

Prochaine chronique le mardi 14 juin. Francis Picabia revient à Zurich.

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