Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Elysée montre Werner Bischof, le Zurichois de Magnum, qui aurait 100 ans

Crédits: Werner Bischof/Magnum Photos

Dans la nuit du 16 au 17 mai 1954, sur une route andine, le chauffeur perd le contrôle de la voiture véhiculant le géologue Hongrois Ali de Szepessy et le photographe suisse Werner Bischof. Elle tombe dans un précipice. Fin du voyage pour tout le monde. Le Zurichois venait d'avoir 38 ans. Il venait de faire, le long du chemin, sa photo qui reste aujourd'hui la plus souvent reproduite. Il s'agit de celle montrant de profil un petit joueur de flûte indien, pieds nus. Une icône péruvienne, que l'Elysée vend depuis longtemps sous forme de carte postale. 

En 1989, le musée lausannois, alors tout jeune, avait déjà montré Bischof. C'était dans une mise en scène à la Charles-Henri Favrod. Une alignée d'images en noir et blanc. Quelque chose de tout simple. Il ne se disait pas à l'époque que le Zurichois avait touché à la couleur lors de son voyage aux Etats-Unis de 1953-1954. La polychromie et le 8e art n'étaient pas encore supposés faire bon ménage. Et puis ce «musée pour la photographie» devait encore enseigner les bases, quatre ans après son ouverture. On avait auparavant très peu vu de photos dans les institutions officielles aussi bien suisses qu'étrangères.

Les Etats-Unis en couleurs 

Aujourd'hui, Bischof (né donc en 1916) revient à l'Elysée, avec un accrochage réglé par le conservateur Daniel Girardin et Marco Bischof, qui avait quatre ans au décès de son père. La manifestation est à la fois historique et géographique. Au cours d'une carrière commencée en studio à Zurich, Bischof aura parcouru pour lui-même, puis à l'intention de l'agence Magnum où il est entré en 1948, presque tous les continents. Il y a l'Europe en ruines de l'immédiat après-guerre, le Japon du début des années 50, lui aussi empêtré dans son passé, une Amérique du Sud encore archaïque et les Etats-Unis du «boom» économique. Notons qu'aux USA la bagnole l'emporte pour une fois chez lui sur l'humain. Un autre Suisse, Robert Frank rétablira bientôt l'équilibre avec «Les Américains». 

En temps normal, Bischof fait en effet partie de ce qu'on a appelé les «humanistes». Il faut pourtant s'entendre sur le terme. Il n'y a rien chez lui de sentimental et de désuet, comme chez Robert Doisneau. Rien d'apprêté non plus. Le Zurichois ignore les accommodements avec la vérité. Le mot signifie ici qu'il se met à hauteur d'homme, cet homme restant souvent chez lui un enfant. Bischof montre la réalité d'une Europe des gravats, que ce soit en Allemagne ou dans la France du Nord. Il révèle de manière directe l'Inde de la faim. Il dévoile sans emphase une Sardaigne restée à l'époque (tout est allé très vite depuis) en marge du XXe siècle. Le tout avec pudeur. Discrétion. Sérieux. Il s'agit d'un art grave, mais jamais désespéré pour autant.

Les planches de contact 

L'actuelle disposition scénographique sépare donc l'Amérique, première traitée aux cimaises, de l'Asie ou de l'Europe. Chaque continent a droit à nombre d'images d'époque, tirées dans des formats modestes. On ne se la «pétait pas» dans les années 1940 et 1950. Les couleurs constituent en revanche des agrandissements récents. C'était déjà bien, mais le nombre semblait cependant trop restreint aux commissaires. Il y a donc, au rez-de-chaussée et sous les combles, deux écrans avec projections. Un complément et un enrichissement. Le visiteur découvre ainsi des images peu vues de la Roumanie, de la Grèce ou de la Hongrie. 

L'exposition fait en prime la part belle aux planches de contact. Intéressantes, ces planches! J'en avais déjà vu dans une autre rétrospective Bischof, présentée il y a une bonne dizaine d'années à Zurich. Je m'étais alors déjà demandé si, en les reprenant maintenant, un photographe ne choisirait pas d'autres instantanés que ceux que l'artiste avait élus à l'époque. Le goût a changé. La sensibilité aussi. Certaines images fortes ont souffert d'être trop souvent reproduites. Elles se sont comme usées. Et puis Bischof fait partie des grands. Cela veut dire qu'il mérite mieux qu'une centaine d'instants de grâce mis en valeur.

Nouvelle collection de livres 

C'est d'ailleurs pourquoi, sans doute, un livre d'accompagnement reproduit toutes sortes de clichés des débuts zurichois de Bischof, entre 1932 (il a alors 16 ans) et 1944. Bien fait, bien imprimé chez Jean Genoud à Mont-sur-Lausanne, cet album inaugure une nouvelle collection du musée. «Helvetica» aura donc une suite. L'ensemble s'intitulera «Collection-Musée de l'Elysée». «Elle a pour but de faire rayonner l'originalité du point de vue et la richesse des collections du Musée de l'Elysée», dit dans sa préface Tatyana Frank, qui a trouvé un partenariat avec Noir sur Blanc, la maison d'édition vaudoise de Vera Michalski. Une équipe gagnante.

Pratique 

«Werner Bischof, Point de Vue», Helvetica», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 1er mai. Tél. 021 366 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le livre «Werner Bischof, Helvetica» a paru sous la direction de Daniel Girardin aux Editions Noir sur Blanc, 148 pages.

Photo: "Americana, USA, 1954". Bischof a été fasciné par les routes et les voitures des Etats-Unis.

Prochaine chronique le mercrdi 3 février. Le Victoria & Albert Museum de Londres a enfin rouvert se galeries d'arts décoratifs des années 1600 à 1815.

 

 

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