Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Elysée montre "Sans limite" la photographie de montagne

Crédits: Jacques Pugin

Pour sa première exposition de 2017, l'Elysée se veut à la hauteur. Je dirais même que le musée lausannois «pour la photographie» prend du recul. Normal! «Sans limite» parle de la montagne, ou plus exactement de sa représentation dans le 8e art depuis le milieu du XIXe siècle. Il y a donc là des cimes, des rochers et de la glace. Beaucoup de glace. Cette dernière a pris depuis vingt ans une couleur (ou plutôt une absence de couleurs) politique. Nous sommes en plein réchauffement climatique. Mais où sont les neiges d'antan, disait déjà au XVe siècle François Villon... 

«Sans limite» marque le départ de Daniel Girardin, qui aura passé trente ans à l'Elysée, où il est entré en fonction juste après l'ouverture de 1986. Le conservateur a voulu ici brasser large, avec un sujet qu'il estime avoir peu été traité. Comment montre-t-on la montagne? De quelle manière sa figuration est-elle liée à l'histoire suisse du tourisme, mot inventé en 1841, «puis à la pratique de l'alpinisme, un concept qui apparaît en 1876 seulement»? Il a fallu pour cela inventer une technique, la véhiculer (Auguste Rosalie Bisson devait déplacer en 1860 quelque 250 kilos de matériel), la diffuser et enfin l'améliorer. L'alléger, surtout. Une partie de l'exposition, qui occupe trois étages, se voit ainsi vouée au numérique, qui a par ailleurs permis d'énomes tirages au jet d'encre.

Verticalité et horizontalité 

L'exposition n'offre aucune chronologie. Les époques sont mêlées. L'accrochage tourne en effet autour de thèmes. L'un, essentiel, demeure bien sûr la «verticalité». Les clichés sont comme de bien entendu ici en hauteur. Il s'agit de coller au sujet. Ce sont ceux dans lesquels l'homme, autrement si absent de l'exposition actuelle de l'Elysée, reste le plus présent. Il se voit généralement montré en vainqueur. L'alpiniste est là, petite silhouette sombre, en haut du pic conquis. Il en va aussi bien ainsi chez Frédéric Boissonnas vers 1900 que chez Roland Gay-Cottet dans les années 1960. Comme le rappelait dans sa conférence de presse Daniel Girardin, il se trouve là des reste de ce «sublime» qui fascinait les esprits du XVIIIe et du XIXe siècles. Plus c'est haut, plus c'est vide, plus c'est beau. Pensez aux tableaux de Caspar David Friedrich! 

Il n'existerait cependant pas de «verticalité» (mot apparu en 1752, toute l'exposition se voit ainsi jalonnée de dates) sans «horizontalité», sans «frontalité», sans «distance» (c'est vieux, ce terme, 1223!), sans «plongée» et sans «matière». Il suffit de ranger l'image dans la bonne case. Il eut été parfois permis d'hésiter. Le Cervin si présent, mais presque toujours présenté avec le même point de vue, participe ainsi du «cône» et de l'«icône». Les conventions visuelles respectées l'ont rendu immédiatement reconnaissable. C'est devenu une image de marque. Qui aurait aujourd'hui l'idée saugrenue de le présenter du mauvais côté?

Recherches très différentes 

De prime abord, les photos montrées dans le musée lausannois peuvent sembler proches. Pour Daniel Girardin, la représentation de la montagne obéit pourtant à plusieurs codes différents. «Elle peut entretenir un but scientifique, mais aussi touristique, alpiniste ou tout simplement esthétique.» Ce dernier genre l'emporte bien sûr ici. Notons cependant que, là également, les choses ont évolué. Entre le «Blümisalp et Oechinenensee» tiré au charbon par Adolphe Braun autour de 1865, qui entend faire tableau, et des «Paysages du Pays d'En-Haut» d'Hélène Binet de 2004 frôlant l'abstraction, il y a cent quarante ans de recherches pictorialistes très différentes. 

Bien faite, agréablement présentée, complétée par un catalogue où le texte occupe une position congrue, l'exposition constitue bien sûr une réflexion. Un raisonnement moins développé pourtant que celui de «Les couleurs du paradis perdu» l'an dernier à la Médiathèque de Martigny. Il s'agit en fait surtout d'un album d'images, amoureusement choisies et mises en rapport les unes avec les autres. Il y a ainsi beaucoup d'artistes aux murs, certains formant de véritables dynasties, comme les Charnaux genevois. «Nous avons tenu à montrer beaucoup d’œuvres nous appartenant», souligne Daniel Girardin. C'est la nouvelle politique, intelligente, de la maison. On s'est trop longtemps demandé si l'Elysée, véritable garage à expositions, ne collectionnait pas pour collectionner. Il y a même apparemment là des commandes, comme l'immense panorama de Thomas Bouvier, le fils de Nicolas, qu'on a connu dans une autre vie romancier aux éditions Zoé.

Un libre choix

Que retenir des 300 pièces sorties des caves ou empruntées ailleurs? Ce que l'on veut, bien sûr! L'exposition se fait, se défait et se refait au gré du preneur. Pour ce qui est de mon immodeste personne, je retiendrais le montage lac-et-neige de Jean-Pascal Imsand en noir et blanc comme les grandes planches en couleurs d'Aurore Bagarry, les glaciers emmaillotés de Jacques Pugin aussi bien que la vidéo où Peter Knapp se contente de faire tomber de la neige, le blanc presque total d'Olivier Christinat et le glacier photographié déjà en couleurs par Gabriel Lippmann en 1889-1891. Encore faut-il pour cela apprécier la montagne! Se laisser fasciner par elle. Or pour moi, elle reste liée à la neige, au froid et au chalet, la triade maudite. Tout est effectivement une question de goût...

Pratique 

«Sans limite, Photographies de montagne», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 30 avril. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert tous les jours, sauf lundi, de 11h à 19h. Catalogue coédité avec Noir sur Blanc, 250 pages imprimées chez Jean Genoud avec quelques panoramiques dépliables.

Photo (Jacques Pugin): Le glacier du Rhône sous bâche. La montagne incarne désormais l'écologie.

Ce texte est immédiatement suivi d'un autre sur l'Elysée.

Prochaine chronique le samedi 28 janvier. Un retour à Artgenève était prévu. Il sera pour dimanche. Demain, nous serons à Paris.

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