Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Elysée montre le graphisme 1960 de Wojciech Zamecznik

Crédits: Musée de l'Elysée/Copyright Juliusz & Szymon Zamecznik/Fundacja Archologio Fotografii

C'est un passé relativement proche. Il semble pourtant qu'il se soit écoulé des siècles depuis. Présenté aujourd'hui par l'Elysée, à Lausanne, Wojciech Zamecznik est mort en 1967. Il avait alors 44 ans. Autant dire que l'artiste appartenait à une génération dont plusieurs membres restent actifs en 2016. Sa trajectoire a simplement été interrompue très tôt, dans une Pologne apparaissant alors comme une terre de modernité. L'Occident y découvrait un graphisme plus pointu, influencé par ce qui constituait à ce moment l'art contemporain. 

C'est bien un graphiste qu'accueille le musée vaudois, dans une exposition réglée par Anne Lacoste. Elle aurait tout aussi bien pu finir, plus opportunément peut-être même, au Mudac. L'Elysée parle avec raison de «photographie sous toutes ses formes». Ici, pas de 8e art. L'image argentique forme davantage un moyen qu'un but. Zamecznik s'en sert pour créer des plaquettes, des affiches, des couvertures de livres. Il la déforme. Il la recadre. Il la solarise. «Les matériaux de la photographie peuvent être à la fois sources d'inspiration et sources de formes nouvelles et inattendues», déclarait l'artiste dans un de ses cours de design photo-graphique», donnés à partir de 1960. Notez qu'il ne devait pas se sentir seul en famille, en tenant de tels propos. Le visiteur reconnaît souvent sa femme Halina comme modèle. Et son frère Stanislaw était aussi graphiste (et architecte).

Un grand voyageur 

Il faut cependant ajouter que Wojcjech ne croupissait pas dans son trou, à Varsovie. En lisant les légende des quelque 150 œuvres présentées, le visiteur découvre un grand voyageur. Il n'a pas été obligé de se cantonner, comme nombre de ses compatriotes, au bloc Est. L'homme a certes photographié en Bulgarie, en Albanie ou en République démocratique allemande. Mais il est aussi allé en France, en Italie ou en Angleterre. Autant dire qu'il a vu ce qui s'y faisait en matière de design. Les images qu'il ramène de ses pérégrinations se révèlent éclairantes sur sa manière de procéder. Impossible de les situer! De Rome, le Polonais retient quelques marches de l'escalier de la Trinité-des-Monts. De Paris une fenêtre, avec à gauche un ruelle. Il s'agit bien là de matériaux. Notons au passage que le public découvre à l'Elysée un petit film, tourné par Zamecznik en 1964. Il avait été fasciné par l'Exposition nationale suisse de Vidy. Mais il faut dire que Jean Tinguely, et sa machine, ou l'architecte genevois Marc-Joseph Saugey, avec ses toits pointus, correspondaient à ses préoccupations esthétiques. «Expo 64» se voulait tout moderne. 

L'essentiel de la rétrospective tient cependant dans les expériences graphiques, parfois au bord de l'abstraction. Il y a là des publications. De l'affichage culturel. Le Polonais a beaucoup travaillé pour la musique, la poésie et surtout le cinéma, à l'opposé stylistique de ce qui se faisait alors aux Etats-Unis ou en France. Aucune émotion ici. Aucun bariolage. L'homme travaille dans un minimalisme qui a longtemps déconcerté chez nous (1). Un de mes amis disait ainsi que ses affiches avaient toutes l'air de faire de la publicité pour des insecticides. Il faut préciser que leur spectateur n'a souvent pas grand chose à quoi se raccrocher, que ce soit pour les productions étrangères ou nationales. Notons à ce propos que le cinéma polonais passait alors pour extraordinairement vivant. Il y avait Andrzej Wajda, pour lequel on on ne voit rien de Zamecznik à Lausanne. Il existait aussi les films de Jerzy Kawalerowicz ou du très baroque Wolcjech Has, aujourd'hui également décédés (2). Deux cinéastes bien oubliés aujourd'hui.

Crédit de sympathie 

Comme je l'ai dit d'entrée, tout cela se situe en effet dans un monde révolu. C'était celui où la Pologne jouissait d'un crédit de sympathie pour sa créativité. Ce sera ensuite une formidable admiration pour sa résistance à l'ours russe. Ce préjugé favorable est aujourd'hui épuisé. Le pays incarne en 2016 l'obscurantisme, du moins par son gouvernement. Mais celui-ci n'aurait pas existé sans votations... Le parcours dans l'exposition en prend un côté un peu amer. Que reste-t-il de tout ça? Finalement pas grand chose. 

Bien faite, avec la collaboration de Karolina Puchjala-Rojek, présidente de la Fondation Archeologia Fotografii, l'exposition déçoit un peu par sa mise en scène. Pourquoi, alors que le graphisme s'y fait si présent, en avoir remis une couche sur les murs? Ceux-ci sont couverts de signes colorés (carrés, rectangles...) évoquant un peu le constructivisme russe. Décorations non seulement superflues, mais nuisibles. C'est vraiment cette fois la sobriété qui aurait convenu.

(1) Un extrait du Ciné-Journal Suisse montre la «Semaine du cinéma polonais», organisée par Freddy Buache et la Cinémathèque suisse à Pully en 1959.
(2) Wajda est mort il y a quelques jours, le 9 octobre.

Pratique

«Wojciech Zamecznik, La photographie sous toutes ses formes», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 31 décembre. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. L'institution montre simultanément «Martin Kollar, Provisional Arrangement». Il s'agit là de la concrétisation d'un projet soumis en 2014 au Prix Elysée. 

Photo (Musée de l'Elysée/Copyright Julius et Szymon Zamecznik): Affiche pour le film «Train de Nuit» de Jerzy Kawalerowicz, 1959.

Prochaine chronique le jeudi 20 octobre. L'Ariana présente à Genève la céramiste autrichienne Gundi Dietz.

 

 

 

 

 

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