Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Elysée montre l'invisible photographe Liu Bolin

Crédits: Liu Bolin/Coutesy Galerie Paris-Beijing/Musée de l'Elysée, Lausanne 2018

L'affiche interroge. En principe, ce genre de publicité se consomme en moins d'une seconde. Vite vu, bien vu. Il faut en revanche du temps à l'Elysée pour comprendre le placard annonçant l'exposition de Liu Bolin. L’œil commence par subir une forêt de portables sur fond blanc. Après adaptation, il perçoit une forme humaine cachée au milieu. Une silhouette sur laquelle se trouvent un certain nombre de téléphones peints, à l'imitation des vrais. C'est Liu, qui a tenté une nouvelle fois de se rendre invisible. 

Le musée lausannois pour la photographie propose depuis quelques jours «Le théâtre des apparences» de l'artiste chinois. Une exposition pouvant sembler de prime abord colorée et ludique. Il s'agirait pour le public, qui vient très nombreux, de débusquer dans un coin de chaque tirage monumental le photographe. Un jeu comme un autre. Les apparences supposent cependant toujours un «au-delà». Elles demeurent par définition «trompeuses». Déshumanisé, recouvert de signes, réduit au rôle de figurant muet, l'homme tente en fait visiblement de nous dire quelque chose. Liu résume la situation en quelques mots: «Certains diront que je disparais dans le paysage, je dirais pour ma part que c'est l'environnement qui s'empare de moi.»

Démolition brutale 

Tout a commencé pour lui le 16 novembre 2005. L'atelier pékinois de Liu est autoritairement rasé. Il a le défaut de se situer dans un quartier destiné à disparaître pour faire place à une infrastructure des futurs Jeux Olympiques. Une manifestation par essence plus politique que sportive. La Chine compte faire bonne figure avec des bâtiments impressionnants. Il s'agit pour elle d'étaler sa puissance et son modernisme. Sa richesse aussi. On sait que la capitale a été presque entièrement détruite depuis vingt ans sans le moindre souci du patrimoine. Et ce sous l’œil passif des gouvernements, comme d’une organisation pseudo-culturelle comme l'UNESCO. Rien ne doit vexer nos «amis chinois», toujours aussi susceptibles. Notons que la chose vaut aussi pour l'Arabie Saoudite, dont les richesses archéologiques se sont évanouies en à peine une décennie...

Mais revenons à Liu. Que fait-il, le 16 novembre au milieu des gravats? Celui qui est aussi sculpteur (il y a un gros poing de lui en métal rouillé devant l'Elysée) et performeur imagine une mise en scène. Il se confectionne un costume qui, une fois peint, le rend indiscernable sur la photo. L'homme se confond avec l'arrière-fond. Il s'agit bien entendu d'une illusion. Si l'appareil bougeait un tant soit peu, le trompe-l’œil disparaîtrait. On peut penser, dans un tout autre genre, aux créations de Georges Rousse. Vous savez. Le Français qui peint tout un immeuble afin d'obtenir un motif se reconstituant vu d'un seul point précis. L'apparence (nous y revoilà!) se révèle tout aussi parfaite avec Liu. Il s'agit d'un tour de force, d'autant plus que l'artiste n'utilise aucun truquage. Pas de surimpression. Aucun PhotoShop. La réalité brute.

Les yeux fermés 

Depuis treize ans, Liu a développé et promené la formule avec une équipe d'assistants. Il s'est confondu avec la Grande Muraille. Il a intégré un énorme plot de béton zébré de noir et de jaune. Il s'est incorporé au Temple du Ciel de la Cité interdite. L'artiste a surtout «fait partie», osons le mot, des supermarchés où s'entasse une marchandise anonyme et indifférenciée. J'avoue avoir ainsi éprouvé du mal à l'identifier parmi les innombrables pandas géants, en peluche bien sûr, s'entassant sur les rayonnages. Il m'a fallu du temps pour retrouver sous l'amoncellement son visage, aux yeux symboliquement fermés. La seule chose qui émerge encore de Liu, ce sont comme d'habitude ses chaussures. Blanches, cette fois. Comme s’il voulait montrer qu'il garde les pieds sur terre. 

Naturellement, le public se voit invité à extrapoler sur ces images toutes réalisées sauf une en Chine. Resté sur place (contrairement à Ai Weiwei, qui a fini par repartir, cette fois à Berlin), Liu suggère son message plutôt qu'il exprime. Il vit dans un pays immense où le temps et la vie humaine n'ont pas de valeur. Une nation où l'individu compte peu face à la masse. Une civilisation où depuis des siècles, si ce n'est des millénaires, il faut se fondre dans une collectivité anonyme. Faire preuve de personnalité vous mettrait en danger. Vous pourriez émettre des opinions hérétiques. Il y a des frontières à ne pas franchir dans cette Chine où des millions de caméras vous surveillent aujourd'hui sans relâche. Liu joue avec le feu. Il fait en sorte de ne pas se brûler. Sa photographie constitue un exercice de corde raide. L'unique image réalisée à l'extérieur (c'était en France) se permet pourtant de devenir plus explicite. Liu est devant (et donc dans) la Déclaration des droits de l'homme, au passage sur la liberté d'expression. Les mots, dont quelques-uns ornent son costume, sont barrés. La conclusion s'impose. «J'espère que mes travaux seront un avertissement pour ma génération et celles à venir.»

Plaisant et inquiétant

Réglée par Marc Donnadieu, l'exposition propose donc de grand tirages, un peu brillants, sur des cimaises anthracite. Autant dire que les images sortent violemment des murs. La manifestation a été organisée avec la galerie Paris-Beijing, Liu connaissant beaucoup de succès auprès des collectionneurs. Ceux-ci aiment voir l'artiste «Hinding in the City», pour reprendre le nom global de la série. La double nature des photos, à la fois plaisantes et inquiétantes, permet en effet de séduire au départ. Comme le pays lui-même, qui tient à se présenter «de manière policée et rassurante». Une illusion! «Les individus en Chine endurent des pressions énormes à cause de leurs conditions de vie, du climat politique et de l'air pollué qu'il respirent. Tout cela produit des conséquences négatives.» Ce n'est plus moi qui parle, mais Liu Bolin.

Pratique

«Liu Bolin, Le théâtre des apparences», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 27 janvier 2019. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

Photo (Liu Bolin/Galerie Paris-Beijing/Musée de l'Elysée, Lausanne 2018): Liu et les pandas. Regardez bien. Il se trouve quelque part.

Prochaine chronique le lundi 29 octobre. Le MAD parisien propose "tout Gio Ponti". L'architecte, le designer, le peintre, l'éditeur, le journaliste...

 

 

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