Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Elysée fête ses 30 ans avec Tatyana

Elle n'était pas là pour la conférence de presse de l'Elysée du 29 janvier. Question de «timing» apparemment. Tatyana Franck ne dirige en titre l'Elysée que depuis le 1er mars. La chose ne devait cependant pas l'empêcher d'assurer le vernissage du soir. Il faut bien savoir étendre une utile couche de vernis mondain. 

En 2015, l'Elysée fête en effet ses 30 ans. «Célèbre» serait le mot le plus juste. Le musée pour la photographie ne possède plus l'éclat et la renommée qui furent siens au temps de Charles-Henri Favrod. Il faut dire que les choses restaient alors faciles. L'ancien journaliste faisait un travail de pionnier, avec ce que cela suppose de défrichage. Le 8e art ne disposait nulle part ailleurs d'une grande institution pour lui en Europe. D'où une certaine boulimie d'action. Les expositions n'étaient pas décrochées qu'aussitôt de nouvelles leur succédaient. Les changements s'opéraient presque à vue.

Un statut clair pour la photo 

A la fin des années 1980, le statut de l'image apparaissait de plus clair. La photo consistait essentiellement en reportages. Ils étaient en noir et blanc, la couleur du document. Les géants, de Ronis à Alvarez Bravo, demeuraient en vie. La relève semblait devoir fournir un réservoir inépuisable. Bref. L'Elysée bourdonnait, avec quelques mouches du coche. Il y avait ainsi des conflits de personnes assez rudes, qui finissaient parfois mal. 

Et puis Favrod est parti... La chose s'est aussi mal passée qu'à la Cinémathèque suisse ou à la Fondation de l'Hermitage. Les pères n'aiment pas quitter leurs enfants. A L'Elysée, c'était plus grave. Des irrégularités étaient apparues dans la gestion. Les trous de caisse se doublèrent de trous de mémoire quand tout ça finit au tribunal, Il y eut une peine de prison pour un candidat à la succession. L'être humain possède une étonnante capacité d'oubli. Je ne citerai donc aucun nom.

Le virage des années 2000 

Après un second concours, William A Ewing sut s'imposer. Le Canadien anglophone jouissait d'une excellente réputation internationale. C'était (c'est sans doute encore) un homme affable, plutôt à l'écoute. Il sut prendre des virages. La photo dite plasticienne avait trouvé sa place chez les galeristes qui comptent (surtout avec plusieurs zéros). La couleur cessait d'être vulgaire et racoleuse. Il fallait aussi penser aux jeunes pousses, que les écoles produisaient au rythme jadis utilisé par des machines pour faire à la chaîne des saucisses. Il y pensa donc. 

Puis ce fut à nouveau l'heure de la retraite. Sans psychodrame, cette fois. L'Elysée pensa avoir trouvé la perle rare en la personne de Sam Stourdzé. Il était désormais question d'images mouvantes, d'attirer de nouvelles générations de visiteurs et de réussir des coups. Tout cela alors que se profilait, lointainement, un pôle muséal à la gare. L'Elysée y ferait ami-ami avec le Musée cantonal des beaux-arts et le Mudac. Jeune loup déguisé en agneau, Sam accumulait les bons points. Après le dépôt Chaplin, c'était celui de René Burri. Il s'agissait de brandir le Zurichois comme un trophée, alors que toutes les obligations étaient pour le musée et tous les bénéfices pour l'apparent donateur...

Un simple carnet d'adresses? 

Vint l'offre d'Arles. Sam partit diriger les «Rencontres». La rumeur veut qu'il ait voulu cumuler l'Elysée et Arles. Radio vipère assure qu'Anne-Catherine Lyon, Vaudoise vouée à la culture, l'ait sommé de choisir. Reste que Sam s'en alla très vite, qu'il y eut un nouveau concours, que celui-ci a fini en eau de boudin et qu'il a fallu chercher la personne idoine. Une femme, ce qui n'étonnera pas d'Anne-Catherine. J'ai nommé Tatyana Franck.

Un double handicap 

Cette jolie blonde était connue pour travailler chez Claude Picasso. Elle avait organisé avec une autre commissaire l'exposition sur Picasso et David Douglas Duncan, que le Musée d'art et d'histoire de Genève avait repris in extremis. A part cela, les liens de la Genevoise avec la photo semblaient se limiter à sa tante Martine Franck et à son oncle par alliance Robert Cartier-Bresson. D'où une double peau de banane posée sous son pied mignon. On l'aurait choisie pour soin carnet d'adresses. Elle saurait drainer. L'autre glissade était provoquée par son cursus universitaire, plutôt flatteur. La dame serait "sur-diplômée". Or vous connaissez ce genre de réputation. Ceux qui sont doués en tout passent pour n'être en fait bon à rien. 

C'est donc avec un double handicap que Tatyana Franck fera ses débuts. Il lui faudra convaincre, alors qu'elle arrive à un moment difficile. L'Elysée n'est plus un musée incontournable. Les institutions vouées à la photographie poussent partout, comme des champignons. Mais existe-t-il encore en Suisse au fait des musées incontournables? La Fondation Gianadda ne l'est plus. Le Kunsthaus de Zurich n'a pas réussi sa course d'obstacles avant le grand saut. Il n'y a plus que la Fondation Beyeler qui entend en remontrer à tout le monde. Et pour en remontrer, il faut beaucoup montrer. Photo (Keystone): Tatyana Franck, qui entre en fonction le 1er mars.

Ce texte accompagne celui sur William Eggleston à l'Eylsée, situé juste au-dessus.

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