Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/L'Elysée et la mémoire des images photographiques vaudoises

Un chauffeur en uniforme, avec des bottes qui raviront les fétichistes, vous ouvre la portière sur l'affiche. Plutôt bien de sa personne, le monsieur vous convie pourtant à un fâcheux voyage. Il conduit une voiture des pompes funèbres vaudoises. Sélectionnée par le graphiste Werner Jeker, l'image annonce en effet «La mémoire des images». Une exposition que l'Elysée consacre depuis quelques jours à la Collection iconographie vaudoise, appelée à bientôt se couper bientôt en deux, comme une poire. 

A l'origine de cet ensemble regroupant plusieurs centaines de milliers d'images (une paille par rapport au Centre d'iconographie genevoise qui en contient, lui, quatre millions), un pasteur. Né en 1830, neuf ans donc avant l'invention de Daguerre, l'homme se passionne très jeune pour le nouveau médium. Il prend ses premiers clichés à la fin des années 1840, ce qui en fait un pionnier. Le Vaudois maîtrise toutes les techniques compliquées alors en vogue: aristotype, papier albuminé, gélatino-bromure ou cyanotype. Il a un œil. Le goût du patrimoine. C'est à cet égard l'équivalent protestant de certains curés archéologues ou historiens du XIXe siècle. D'ailleurs, notre ami va publier en 1872 un livre (illustré de photos, naturellement) sur les mégalithes.

Une idée de répartition 

Vionnet (qui devait à mon avis donner peu de temps à ses ouailles) va ainsi constituer des archives privées, incluant par ailleurs des documents ne ressortant pars du 8e art. Celles-ci finiront de son vivant, en 1903, au sein des collections cantonales. De refonte en refonte administrative, elles aboutiront à l'Elysée en 1980. Elles y sont toujours. Mais une grande question se pose, alors que le musée se voit appelé à rejoindre un jour le bâtiment prévu à la gare. Ne vaudrait-il pas mieux diviser le fonds en deux moitiés? Il y a là d'une part l’œuvre d'artistes réels, comme Vionnet, les de Jongh, Rodolphe Schlemmer, James Pernet ou Max Maier et des choses tenant de la pure documentation historique. Celles-ci seraient mieux à la Bibliothèque cantonale et universitaire. Elles appellent un autre type de consultation. 

L'actuelle exposition, qui se double d'un livre et non d'un catalogue, semble anticiper la répartition. Le rez-de-chaussée de l'Elysée est consacré à Vionnet et à l'histoire du fonds, avec une reconstitution partielle de son musée, à l'invraisemblable entassement. L'étage sous les combles propose en quantité (il y a en tout 500 photos dans "La mémoire des images") des pièces documentaires. Elles vont de séries de vues urbaines à des albums donnés par leurs auteurs. Madeleine de Cérenveille y raconte sa vie d'infirmière pendant la guerre de 1914. «Cuisinier des rois», Auguste Moser consigne son travail auprès des têtes couronnées. Le rapport avec la photo reste ici matériel.

Des créateurs mineurs, mais attachants 

Au sous-sol, en revanche, la commissaire Anne Lacoste met en valeur des noms souvent inconnus. S'il n'en va pas ainsi pour Gaston de Jongh (1), dernier membre d'une véritable dynastie exerçant entre la France et le canton de Vaud, qui connaît des pictorialistes attardés comme Max Maier ou ce Rodolphe Schlemmer qui fit les portraits des héros de la Fête de Vignerons, version 1927? Des créateurs mineurs, certes, mais qui n'en doivent pas moins retrouver leur place. Il n'y a hélas pas ici de révélation romande de premier ordre, du genre Jules Decrausaz, aujourd'hui exposé en solo à la Fotostiftung Schweiz de Winterthour... 

Dans sa surabondance, l'actuelle manifestation offre le mérite de faire le point. Elle consacre aussi le fait que l'Elysée constitue non seulement un lieu d'expositions temporaires, mais aussi un musée doté de collections patrimoniales. On sait que Tatyana Franck, sa nouvelle directrice, souhaite à la gare des salles permanentes, dédiées aux fonds propres du musée. Il s'agit là d'une évidence. Un musée n'est pas une archive invisible. Il a aussi un devoir de présentation. Il faudra que Genève, qui nous mitonne pour 2016 une «année de la photographie», le comprenne un jour. Genève ne possède pas de musée «pour la photographie» comme Lausanne (2). Mais ne serait-ce pas le moment de repenser son Centre de la Photo, installé au BAC, pour en faire quelque chose d'un peu solide? 

(1) L'Elysée diffuse son grand interview par la TV romande, alors qu'il allait en 1967 sur ses 80 ans.
(2) Le Centre d'Iconographie Genevoise (CIG) a eu un temps comme vitrine la Maison Tavel.

Pratique 

«La mémoire des images», Musée de l'Elysée, 18, avenue de l'Elysée, Lausanne, jusqu'au 3 janvier. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le livre d'accompagnement, publié sous la direction d'Anne Lacoste, Silvio Corsini et Olivier Lugon, a paru chez Infolio, 216 pages. Photo: Un paysage de l'inconnu Max Maier, vers 1925.

Prochaine chronique le vendredi 2 octobre. Patrimoine toujours. Laa Bibiothèque de Genève se penche avec une exposition passionnante sur le classement des livres. 

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