Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Jean Bonna expose ses dessins de maître

Les murs semblent dégarnis par rapport à l'ordinaire, mais tout reste relatif. Chez Jean Bonna, les dessins, encadré de somptueux cadres dorés, montent normalement jusqu'au plafond. Le Genevois fait partie de ceux que Sacha Guitry nomme les «collectionneurs vitrines», par rapport aux «collectionneurs placards». Quelque 150 pièces sont aujourd'hui parties pour Lausanne, où elles ornent les cimaises de l'Hermitage. «De Raphaël à Gauguin», le parcours vaudois peut sembler immense. Il exclut pourtant ce qui vient ensuite. A quelques exceptions près, l'ancien banquier se sent peu attiré par la création contemporaine, lui déniant même toute valeur artistique. 

En 2007, Jean Bonna, vous présentiez une partie de votre collection au Musée d'art et d'histoire de Genève. Que s'est-il passé depuis?
Genève, où l'on se montre souvent paresseux, avait repris la présentation et le catalogue de la présentation précédemment organisée à L'Ecole nationale Supérieure de Beaux-Arts de Paris. Paris montrant, ce qui constituait un parti-pris, les seules feuilles françaises, de Clouet à Balthus, il y avait cependant eu à Genève des ajouts italiens ou nordiques, laissés hors-catalogue. D'autres sélections ont été pratiquées depuis sur un ensemble comptant aujourd'hui 459 œuvres. Il y a notamment eu celle de New York, présentée ensuite à Edimbourg. L'idée était ici de se focaliser sur les plus belles pièces d'attribution sûre, histoire de ne pas décontenancer le public. J'avoue pourtant une préférence pour certains dessins demeurés mystérieux... 

Intervenez-vous dans les choix des curateurs?
Non. Ce sont mes dessins, mais leurs expositions. A Lausanne, il y a ainsi une trentaine d’œuvres de plus qu'à New York, avec quelques absences dues à des indisponibilités. Je prête assez volontiers. Vous trouvez donc en prime, sélectionnés par Sylvie Wuhrman, directrice du musée, et Nathalie Strasser, qui s'occupe de ma collection depuis douze ans, des pièces ayant finalement trouvé leur auteur comme de nouveaux achats. 

La rumeur veut que vous ayez baissé votre rythme d'acquisition.
Elle n'est pas fausse! Cela tient d'abord au fait qu je suis retraité depuis sept ans. Mes revenus ne sont plus ceux du temps où j'étais associé chez Lombard-Odier. Je possède ensuite des pièces importantes. Il s'agit de rester à leur niveau. Or, il suffit de regarder les actuels catalogues de ventes publiques. Il y a vingt ans, ils donnaient l'envie de presque tout. Ceux de la semaine dernière, à New York, m'ont procuré une seul coup de cœur. Idem chez les marchands. 

Combien de fois vous laissez-vous aujourd'hui séduite chaque année?
L'année dernière fin mars, quand brillait à Paris le «Salon du dessin», j'ai craqué cinq fois. Un Tiepolo. Deux Delacroix. Un Signac et une œuvre d'un paysagiste italien du XVIe siècle nommé Gherardo Cibo. Fin 2014, un marchand parisien proposait 28 croquis du caravagesque hollandais Gerrit van Honthorst. Je suis reparti avec l'un d'eux. Depuis 2008, je dois ainsi arriver à une moyenne de dix feuilles par an. 

Préférez-vous les ventes publiques ou les marchands?
Plutôt les marchands. Je trouve certaines estimations actuelles de Christie's ou de Sotheby's décourageantes. C'est beaucoup trop cher. Il m'arrive d'ailleurs ainsi de faire une proposition par la suite, pour un invendu. Les galeristes reflètent pour moi une connaissance scientifique réelle, même si elle me semble parfois inférieure à celle d'un conservateur de musée. Ils m'offrent également un cercle utile de relations. Tout ne finit pas ouvertement sur le marché. Certains amateurs ont trois ou quatre belles pièces à réaliser. Il s'arrangent avec un galeriste. Ce dernier fera des téléphones à ses clients, en tenant compte de leurs goûts supposés. Il faut donc faire partie de leur réseau. 

Recevez-vous ainsi beaucoup d'offres?
Vous savez, je suis une sorte de collectionneur public. Tout ce que possède est publié, ou presque, dans de gros catalogues. Je prête sous mon nom, car je n'ai rien à cacher. Il devient logique que les gens s'adressent à moi, ne serait-ce que pour venir me visiter. Je n'irai pas jusqu'à dire que j'accueille le public, mais j'entrouvre ma porte pour toute demande fondée. Il m'est arrivé d'accueillir de petits groupes, comme les «trustees» de Washington. J'aime bien partager. Il me semble normal que ces échanges aboutissent à des relations agréables. Tenez! Hier encore, je recevais le marchand londonien qui m'a fourni mon Klimt et mon Mucha. 

Fréquentez-vous aussi d'autres collectionneurs?
J'en connais un certain nombre. Aux Etats-Unis, tout reste simple. Les gens vous reçoivent volontiers. Par tradition, comme par peur du fisc, les Français se montrent en revanche méfiants. Je vois en réalité davantage de conservateurs de musée. Ce sont des gens qui vous apprennent énormément de choses. Visiter une exposition en leur compagnie vous la fait vraiment découvrir. 

On dit qu'il existe en fait moins de collectionneurs de dessins anciens qu'il y a cinquante ans...
C'est vrai. La chose vaut aussi pour les livres rares, qui ont été ma passion première, ou pour les gravures. En fait, il y a moins de collectionneurs tout court. J'y vois trois raisons. La première est un manque de culture classique. Elle va disparaissant. J'ai été formé aux lettres par des professeurs à qui je dois ma curiosité. J'ai ainsi lu la plupart des ouvrages que je possède. La race humaniste s'éteignant, un dessin de Raphaël parle aussi peu aujourd'hui qu'un sonnet de Baudelaire. Je vous en ai déjà parlé du second motif. Il s'agit de la raréfaction. La troisième est bien sûr la montée des prix, ou du moins de certains prix. L'écart entre une feuille moyenne et un chef-d’œuvre a été multiplié par dix ou par vingt. Il y a bien sûr des hommes comme Pierre Rosenberg, ex-directeur du Louvre, qui assure toujours possible de dénicher des choses bon marché. Mais c'est Pierre Rosenberg! 

Beaucoup de gens se précipitent pourtant sur la création contemporaine.
Je sais. Mais d'abord je trouve rarement qu'on puisse ici parler d'art. Bien des gens riches achètent du statut social. Il est toujours bon d'avoir chez soi un Warhol bien reconnaissable par ses hôtes, dont tout le monde devine le prix. 

Quelle est la différence fondamentale entre votre collection de livres et celles de dessins, sachant qu'il vous arrive aussi de vous intéresser à la gravure et à la photographie?
Le principe. J'ai essayé de rassembler les éditions originales, volontiers annotées ou illustrées, de tout ce qui fait la grande littérature française. Cette volonté limite mes choix. Je n'éprouve aucun goût pour Jean-Jacques Rousseau. Il figure intégralement chez moi. Je ne peux pas me permettre de le rejeter. Avec le dessin, je me sens libre. Je suis mes envies. Les artistes que j'apprécie peu n'entreront sans doute jamais dans ma maison. David, par exemple. Il y a aussi des genres que j'aime moins, comme l'art religieux tragique. Certaines époques me laissent assez froid. Je pense au néo-classicisme des années 1800. Je ne me sens pas obligé de leur faire une place. Si ma collection de livres est représentative, celle des dessins demeure affective.

Pratique

«De Raphaël à Gauguin, Trésors de la collection Jean Bonna», Fondation de l'Hermitage, 2, route du Signal, Lausanne, jusqu'au 25 mai. Tél.021 320 51 01, site www.fondation-hermitage.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 21h. Photo (DR): Jean Bonna chez lui, à Genève.

Prochaine chronique le samedi 14 février. Des livres.

 

 

 

 

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