Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Des Portugais construiront l'Elysée et le Mudac à la gare

Faut-il voir là un hasard? Niveau zéro de l'architecture, la Halle 8 de Beaulieu, bâtie vers 1970, abritait lundi 5 octobre la proclamation des résultats du concours pour un nouvel Elysée et un nouveau Mudac à la Gare (fin des travaux prévue en 2020). Tandis que la maquette primée restait voilée comme une femme afghane, quatre personne défilaient au micro. Le président du jury Olivier Steiner était entouré de Pascal Broulis pour le Canton de Vaud, de Daniel Brélaz (avec une superbe cravate ornée d'énorme chat tigré) pour la Ville de Lausanne et d'Anne-Catherine Lyon, en charge de la Culture (plus la formation et la jeunesse). 

On en arrive en effet à l'étape 2 du Pôle Muséal, alors que tout n'est pas clarifié pour la première. «Mais le Tribunal fédéral devrait incessamment statuer sur le dernier recours d'opposition», rassure Olivier Steiner. Les opposants s'attaquent ici au Musée cantonal des beaux-arts, qui doit s'installer avant l'Elysée et le Mudac à côté de la gare, sur une friche industrielle de 22.000 mètres carrés signalée par les CFF. On sait que les travaux n'en ont pas moins commencé, puisque la plainte n'a pas d'effet suspensif.

Vingt et un bureaux finalistes

«Le concours visant à construire le bâtiment pour l'Elysée et le Mudac à la Gare a été conduit dans les meilleures conditions», précise Olivier Steiner. Cent quarante-neuf bureaux ont répondu à l'offre. C'est beaucoup. Il fallait déblayer. Le nombre est descendu à 21 après sélection par un jury. Les lauréats avaient quelques mois pour donner leurs propositions finales. Dix-sept l'on fait. On sait aujourd'hui qui. S'il n'y avait ni Frank Gehry, ni les duettistes (et champions de la grosse tête) Herzog & DeMeuron, il se trouve tout de même là Christ & Gantebein (qui terminent en ce moment le Kunstmuseum de Bâle) ou Cruz & Ortiz (qui ont dépensé un fric fou afin de réaménager le Rijksmuseum d'Amsterdam). 

Le dernier tour de table, les 23 et 24 septembre, mené par un jury pour le moins copieux (30 jurés, un président et un vice-président) a tourné autour de sept idées. Là aussi, il y avait des noms connus, de l'omniprésent Jean Nouvel, qui comme certains chiens veut laisser sa trace partout, aux couple suisse Annette Gigon-Mike Gujer, en passant par Caruso Saint-John, au nom admirable. Ce sont deux Portugais qui l'ont emporté. Le studio Aires Mateus e Associados a séduit le savant aréopage (1) avec un bâtiment discret et tout en largeur. De quoi éviter sans doute des opposition trop fermes. Les opposants n'aiment généralement pas les tours.

Surfaces doublées 

«Les candidats restaient très libres», rappelle Pascal Broulis. Libres dans leurs choix esthétiques. Libres aussi dans la manière de jumeler deux institutions. «Ils pouvaient soit mettre le Mudac et l'Elysée dans le même édifice, soit en créer deux.» Les Lisboètes ont décidé ne n'en faire qu'un seul, divisé en deux par un corridor de lumière. Les deux institutions posséderont des services communs, comme une librairie ou la cafétéria. La logique préside au reste. Le Mudac aura en haut un bel éclairage zénithal. Seules quelques baies éclaireront l'Elysée. La photo déteste la lumière du jour. 

Comme pour le Musée cantonal des beaux-arts, les surfaces se verront doublées. «Nous avons été gentils», ironise Anne-Catherine Lyon. «On aurait pu offrir la même surface mieux répartie, une augmentation allant de 10 à 50 pour-cent. Nous n'avons pas reculé devant le double.» Pour les seuls espaces d'exposition, l'Elysée disposera ainsi de 1683 mètres carrés et le Mudac de 1825. Une belle progression qui n'empêchera pas un journaliste présent de dire que séparer la photo et les arts décoratifs des beaux-arts revenait à établir une hiérarchie. Le grand mot était lâché. De nos jours, l'élitisme devient l'équivalent du racisme, du sexisme et sans doute de l'anti-sémitisme.

Coûts apparemment maîtrisés

Que deviendront vers 2020, quand les bâtiments seront remis à leurs utilisateurs (si tout se passe comme prévu), les actuelles maisons occupées par le Mudac et l'Elysée? C'est moins simple à dire que pour le Palais de Rumine, dont les occupants autres que le Musée cantonal des beaux-arts se partageront les dépouilles. «Nous entamons la réflexion pour le Mudac», explique Daniel Brélaz. «Pour ce qui est de l'Elysée, il sera rétabli en propriété de maître pour les réceptions de la Ville et du Canton, le jardin restant public.» 

Tout le monde, dans la salle, a l'air content du résultat, en se croisant les doigts pour la suite. Tatyana Franck, de l'Elysée, et Chantal Prod'Hom, du Mudac, sont tout sourire. Les coûts (2) semblent maîtrisés, mais l'éviction de Nouvel a ici quelque chose de rassurant. «La seule crainte, en cas d'opposition à ce second bâtiment serait un acharnement juridique», signale Daniel Brélaz. «En Suisse, un projet peut se voir bloqué pendant des années.»

Le Musée cantonal des beaux-arts serein

Bernard Fibicher, du Musée cantonal des beaux-arts, semble, lui, tiré d'affaire. C'est le moment de lui demander où il en est avec les trois grandes collections qui devaient rejoindre son institution, au moment où l'on parlait de construire à Bellerive (3). «Tout reste en ordre avec Susanne Dubois. Alice Pauli est encore avec nous, comme le prouve sa participation à notre actuelle exposition Giuseppe Penone.» Et qu'en est-il de la Fondation Planque, partie en fanfare à Aix-en-Provence? «La Ville a luxueusement transformé pour elle une chapelle. Les débuts ont été opulents. Aujourd'hui, Aix se désengage.» Résultat, le directeur ne désespère pas de la revoir, comme une fille prodigue, à l'horizon 2018. Dans trois ans donc. Il est déjà temps de mettre le veau gras au congélateur.

(1) Je ne résiste pas à vous donner la prose de Kengo Kuma, vice-président du jury. «Le concept d'insérer horizontalement un espace public transparent entre deux volumes solides évoque une grande puissance. La répartition de ces volumes entre les deux musées et l'espace publique (sic) est un élément force du projet, mais qui lui confère aussi sa flexibilité par la zone d'échange nichée au cœur même de l'édifice.» Ils parlent bien, les architectes, non?
(2) Cent millions, dont 40 du privé, 40 de l'Etat et 20 de la Ville.
(3) Le projet Bellerive a été balayé par une votation populaire en 2008.

Photo (Aires Mateus Associados): Le bâtiment prévu pour l'Elysée et le Mudac.

C'est le texte du mardi 6 octobre. Celui sur Miró à Zurich est déplacé au samedi 17 octobre. Le mercredi 7 octobre, je parlerai de la Gare du Nord, à Paris, qu'une rénovation prévue met en grand danger.

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