Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Derib, Hergé et Winsor McCay tiendront la vedette à "BDFIL"

Crédits: 24 Heures

C'est la douzième édition lausannoise de «BDFIL», après la mort subite de la première version du festival, lancé en 1984 à Sierre. Il s'agit aussi de la seconde mouture pilotée par Dominique Radrizzani, que j'ai connu dans une vie précédente directeur du Musée Jenisch de Vevey. Autre gens, autres mœurs. J'ai l'impression, mais il ne me le confirmera pas, que «BDFIL» a passé avec lui à la vitesse supérieure. Il y a notamment le livre annuel, plutôt épais, intellectuellement trapu, qui a fait son apparition en 2015. «Bédéphile», en un mot. Dominique avoue en plus qu'il verrait bien dans la capitale vaudoise une institution permanente dédiée au dessin, dont il trouve que les meilleurs tenants actuels travaillent pour la BD. Voilà qui ferait encore un musée de plus en Suisse... 

Mais nous ne sommes pas là, fin juin, pour parler ensemble d'un lointain futur, même si les musiques d'avenir possèdent toujours quelques chose d'enivrant. Dominique, qui vient de tenir sa conférence de presse, a un festival devant lui, après la pause (la pause des autres, s'entend) estivale. Une grosse bastringue, qui se tiendra du 15 au 19 septembre. Un an de travail pour cinq jours, «un de plus que d'habitude». S'y ajoute du «rab'» tout de même, si on tient compte des retombées. L'exposition Hergé, montée en «pool» avec sa voisine Chantal Prod'Hom du Mudac, durera jusqu'au 15 janvier 2017. «Heureusement! Nous sommes parvenus à obtenir des prêts importants, dont des pièces rares, après tractations avec les ayant-droits.» Un véritable exploit, ce que Dominique ne précisera pas. Dire que ces gens-là passent pour des difficiles tient de l'euphémisme. Le directeur se contentera donc de souligner la continuité entre Mickey, qui a tenu la vedette en 2015, et Tintin. «La souris et le reporter sont né à quelques mois de distance, entre 1928 et 1929.»

Publics très différents

Le choix d'un Tintin, même rajeuni par une présentation nouvelle, peut paraître classique. Mais que dire du choix de Derib comme vedette pour «BDFIL» 2016? Le Vaudois n'entrera-t-il pas dans l'édition 2017 du Petit Larousse? «Il lui fallait ce grand hommage», répond Dominique Radrizzani, dans son bureau du 12, place de la Cathédrale, un immeuble décati ayant miraculeusement échappé à toute restauration après avoir jadis abrité la Cinémathèque Suisse (1). «Entre Rodolphe Töpffer, dans les années 1830, et le Derib de 1967, celui qui faisait ses première gammes dans le journal «Spirou», il ne s'est pas passé grand chose en matière de BD chez nous.» Le fils tardif du peintre symboliste François de Ribaupierre, fêté à Savièse en 2002, sera donc célébré dans tous ses états à la mi-septembre. «Pré-panthéonisé», serait-on tenté de dire (2). Il y aura aussi bien sous tente à Lausanne Pythagore qu'Attila ou Buddy Longway. J'avoue que je passerais personnellement bien de Jo, la sidéenne. Mais après tout, Derib, aujourd'hui septuagénaire, ne préside-t-il pas depuis 1989 une Fondation pour la Vie? 

Et autrement? «Beaucoup de choses à l'intention du publics très différents.» L'hommage rendu à «Strapazin» satisfera ainsi les amateurs d'avant-gardes. «Né à Munich en juin 1984, ce fanzine s'est installé à Zurich dans les années 1980.» «Flower Power» montrera la difficile émergence d'une bande dessinée pour adultes dans les années 60. «En France, où la BD restait juridiquement liée à l'enfance, la censure se montrait particulièrement sévère. Barbarella ou Pravda ont eu bien de la peine à arriver jusque dans les librairies.» Il y aura aussi un hommage circonstanciel à Catherine Meurisse. «Elle a échappé de justesse, le 7 janvier 2015, au massacre de «Charlie-Hebdo». La dessinatrice est arrivée en retard à la réunion.» Depuis, elle se soigne. Une thérapie sous forme dessinée, avec un album au titre audacieux. Il fallait oser intituler ce rebond «La légèreté».

Fondues cauchemardesques 

Reste maintenant à aborder le livre. «Bédéphile 2». Dominique le fait a grands coups de clics avec une souris (qui n'est donc Mickey) sur son ordinateur. Les images défilent à tout vitesse. Je ne vois à peu près rien. «L'année dernière, j'avais demandé à une quarantaine de dessinateurs d'inventer un Mickey moderne. Pour 2016, il fallait les confronter à un autre sujet classique.» Il ne s'agit pas de Tintin, comme je l'aurais secrètement espéré. «Le modèle se situe plus loin dans le temps. Ce sont les «Cauchemars de l'amateur de fondue au Chester» de Winsor McCay.» Un incunable de la BD américaine, paru dans la presse entre 1904 et 1913. Chaque planche, fantasmagorique, se terminait avec le douloureux réveil du rêveur. «C'est génial, McCay!» Tout le monde y est donc allé de son strip, d'Anna Sommer à Noyau, en passant par Wazem, Baladi ou Tom Tirabosco. Ils sont 38, comme ça, dont beaucoup de Suisses, à avoir livré dans les temps (on les a un peu tannés) leur copie. 

Mais Dominique parle, et parle encore. Je n'arrive plus aujourd'hui à relire toutes mes notes. Il m'en reste cependant le souvenir clair de plusieurs études sur Tintin, dont je n'ai pas parlé plus haut. L'une est due à un narratologue (si si!), une autre à un hérgéologue (mais oui!). J'ai aussi retenu le titre de la contribution de Didier Semin, «Quand Hergé empêche Tintin de dormir». Il faut dire qu'elle rejoint Winsor McCay. J'ai en revanche oublié le nom de tous les gens susceptibles d'être rencontrés sous la tente dressée en ville, que la présence de Derib pourrait bien transformer en tipi. Que de monde, de Benjamin Adam à Zep! On comprend que les décideurs y croient. Entre les partenaires et les mécènes de «BDIL», il y en a assez pour couvrir une bonne partie de l'affiche. Une affiche où vole au vent une plume noire et blanche de Derib. «C'est un minuscule dessin de lui que nous avons agrandi à la limite du possible.» 

(1) Dans un local minuscule et encombré, on y entendait rugir Freddy Buache, qui se trouvait alors à la tête d'une institution re-fondée par ses soins en 1948.
(2) Il n'y a pas de Panthéon en Suisse, je sais...

Pratique

«BDFIL», place de la Riponne, Lausanne, du jeudi 15 au lundi 19 septembre. Tél. 021 312 78 10, site www.bdfil.ch avec horaire. Il existe un «off,» comme dans tout festival se respectant. «Bédéphile 2» sort en librairie le 8 septembre. Il comportera 258 pages.

Photo (24 Heures): Derib, 72 ans, sera l'hôte d'honneur du festival. Le Vaudois sera présent dans tous ses états.

Prochiane chronique le mardi 6 septembre. Retour aux Bains, à Genève, dont l'édition d'automne se tiendra le jeudi 15 septembre.

 

 

 

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