Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/Bob Wilson anime Plateforme10 sur le thème de Balthus

Crédits: Keystone

C'est l'occasion de visiter avant terme le nouveau Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. Du moins un bout. A un an de l'ouverture, alors que des pelleteuses labourent juste à côté le sol pour que les futurs Mudac et Elysée fassent leur trou, le bâtiment reste bel et bien en chantier. Des ouvriers s'activent. Les camions vont et viennent avec des mouvements de danseurs poids lourds. La voie entre le bâtiment du MCB-a et le mur supportant les maisons de l'avenue Louis-Ruchonnet reste aussi étroite que celle menant au Ciel. Lausanne est une ville en pente. Tout le monde sait ça. C'est déjà un miracle si trois institutions muséales pourront s'y retrouver à plat en 2021. 

Que se passe-t-il donc ici, en cette fin d'été? Le lieu se verra animé pendant onze jours par une exposition-spectacle signée Bob Wilson. Une œuvre immersive autour de toiles inachevées de Balthus, mort à Rossinière en 2001. Tout s'est fait par associations d'idées. Le metteur en scène américain est allé voir la veuve dans son Grand Chalet. «Il a été frappé par une peinture restée à l'état d'ébauche», explique Setsuko, à qui tout le monde donne ici du «madame la comtesse». Une petite dame plus Japonaise que nature. Kimono. Obi. Elle été frappée par le regard du Texan, qui avait croisé le peintre dans le Paris des années 1970, se sentant du coup presque en communion avec lui. «Je lui ait trouvé la même intensité.» Il a ainsi vite été question d'une animation autour de ces créations interrompues. «J'ai pensé à Lausanne. Je me suis dis que rien ne serait plus approprié que de montrer des Balthus inachevés dans un musée le restant encore.» Un lieu avec lequel des rapports existent par ailleurs déjà. Les tableaux de la Fondation Balthus, jadis déposés à Vevey, figurent dans les collections lausannoises depuis plusieurs années.

Un numéro très au point

Aussitôt dit, presque aussitôt fait. Directeur du MCB-a, Bernard Fibicher s'est vite laissé convaincre. C'est ainsi que Bob Wilson, dont l'agenda reste surchargé après plus de quarante ans de triomphes en tous genres, s'est retrouvé près de la gare parmi les échafaudages de Plateforme10. «Il règle tout avec un soin maniaque», explique Bernard Fibicher. «Avec lui, tout se joue à un Lux ou un millimètre près. Il ne faut pas le déranger dans ses réflexions.» Celles-ci ont dû arriver à leur terme, même si tout n'est pas prêt à quelques heures de l'ouverture au public. Bob Wilson va livrer au point de presse un numéro de cabotinage très au point. C'est drôle. Animé. Vivant. Le public ne réalise pas que tout a déjà été dit cent fois, notamment pour ce qui concerne l'enfance au Texas sans musées, ni théâtres, "qui étaient des lieux de perdition". Devenu un gros monsieur à 77 ans, Bob Wilson en fait délicieusement trop. Surtout quand il avoue avoir poussé les aboiements du chien qui s'entendent dans le film animant l'exposition. Waouuuuuh! Waouuuuuh! 

Il ne reste plus qu'aux invités à rentrer dans le musée. Le hall propose un titre en blanc sur noir, indéfiniment répété. Puis c'est le monte-charge. Je croyais qu'il montait. Erreur! Nous descendons. «L'exposition se situe dans les futures réserves», me glisse Bernard Fibicher. «Nous sommes environ sept mètres sous le niveau du sol.» Ici, on ne va pas enterrer les biens culturels à côté du lit d'un fleuve, comme à Genève. On les laisse sur place. En bonne logique. «Nous avons dressé quelques murs provisoires pour servir de cimaises.» Il fallait suivre les idées de Bob Wilson, qui déclare ne rien trouver plus beau qu'une chambre vide. Ce sera donc minimal. «J'ai été fasciné par les toiles que Balthus n'avait fait que quadriller», explique le metteur-en-scène. «Ces lignes, qu'aurait dû ensuite recouvrir la peinture, pourraient aussi bien se rattacher à la sculpture égyptienne qu'à l'art abstrait d'Agnes Martin.» L'exposition propose deux de ces quadrillages en forme de pointes de diamant. «Je ne pense par que l'artiste aurait aimé ça», me souffle Bernard Fibicher. «lui qui détestait l'abstraction.» N'empêche qu'il a fallu inventer des caisses spéciales pour que le tracé à la craie blanche ne s'efface pas au cours du voyage!

Deux tableaux ébauchés 

La petite troupe journalistique passe d'un espace à l'autre, les jeux de lumière s'accompagnant du bruit de la mer et de chants d'oiseaux (pour autant que les mouettes chantent). Un premier tableau semble léviter dans les airs. Le spectateur y distingue une tête sur ce qui doit être un fond de lit. Au fond, trois fenêtres peintes. Une sorte de couloir, réel celui-là, abrite à côté dix-huit dessins de périodes diverses. Certains excellents. D'autres moins bons. Peu importe, tant Balthus s'est vu sanctifié. Une vaste salle contient un second tableau mené plus avant, les fameux quadrillages et deux autres dessins. Vient enfin l'animation sur la reproduction en couleurs de «Le Passage du Commerce Saint André». Un vaste tableau des années 1950 exposé en ce moment à la Fondation Beyeler de Bâle. Cette dernière proposera dès le 2 septembre une exposition Balthus nettement plus traditionnelle.

Voilà. C'est tout. Pour la suite, il faudra attendre l'inauguration. Mais un an, c'est vite passé. La preuve! Marie Barbier-Mueller, la fille de Thierry, vient annoncer en bouquet final que la première présentation du Mudac se fera autour d'une partie des quelque 300 sièges d'artistes, ou de designers travaillant en éditions limitées, collectionnés par son père. Metteur en scène de la chose? Bob Wilson, naturellement. Ce sera courant 2022. «En 2021, tout tournera bien sûr autour des collections du musée», m'explique Chantal Prod'Hom, qui a inauguré en tant que directrice le Mudac à la place de la Cathédrale en 2000. Voilà ce qui s'appelle de la musique d'avenir!

Pratique

«Balthus Unfinished», MCB-a, Plateforme10, place de la Gare, Lausanne, du 31 août au 10 septembre. Il faut obligatoirement s'inscrire sur www.mcba.ch et arriver quinze minutes avant l'heure fixée. Le lieu sera ouvert de 18 à 21 heures en semaine et de 10h à 18h le samedi et le dimanche.

Photo (Keystone): Bob Wilson avec Setsuko, la veuve de Balthus.

Prochaine chronique le samedi 1er septembre. Les musées peuvent-ils tout accueillir?

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info

Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."