Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/BDfil numéro 14 voit encore plus grand pour septembre

Crédits: Dave McKean/BDfil, Lausanne 2018

Un jardin peut en remplacer un autre. Ce n'est pas sur le gravier de ses locaux du 12, place de la Cathédrale mais dans celui d'un Musée historique de Lausanne rénové que BDfil a présenté le 27 juin le programme de son édition 2018. Le soleil était de la partie, même s'il restait un peu frais pour entendre autant d'informations. Le programme du festival, qui se déroulera du 13 au 17 septembre se veut en effet riche. Trop, peut-être. Mais toute manifestation actuelle ne semble-t-elle pas condamnée à en faire un peu plus chaque année, histoire de prouver sa vitalité? 

Je vous rappelle pour commencer les épisodes précédents, comme pour les «strips» feuilletonnesques paraissant à raison d'un épisode à périodicité fixe. Ce festival de la bande dessinée a commencé sa carrière à Sierre, où il ne se passe en général pas grand chose. Son Festival international de la bande dessinée, que dirigeait Pierre-Alain Hug, a disparu en 2004 après vingt ans d'activité. Le repreneur n'a pas été Genève, ce qu'aurait pourtant justifié à la fois son histoire «töpfferrienne» et une scène très active, mais Lausanne. Dès 2005, BDfil s'est implanté au Flon, puis autour de la Riponne. La manifestation resta dirigée jusqu'en 2013 par Philippe Duvanel. Dominique Radrizzani a pris sa succession en 2014. C'était l'occasion pour le Veveysan de passer d'une forme de trait à une autre, même s'il n'existe pour lui que le bon et le mauvais dessin. Avant de devenir Monsieur BD, il avait transformé le Musée Jenisch en Centre suisse du dessin. L'institution conservant par ailleurs le Cabinet cantonal des estampes, le Jenisch se découvrait ainsi une vocation papier.

Dave McKean en vedette 

L'édition actuelle de BDfil sera donc la quatorzième à Lausanne. Quatorze, c'est deux fois l'âge de raison. Une «très petite équipe», comme tient à le souligner Dominique Radrizzani, a mis au point un programme richissime. Il y aura bien sûr aussi le livre d'accompagnement, que n'éditera plus cette fois Noir sur Blanc. Il comportera deux cent quarante-quatre pages et une infinité d'auteurs. Il faudra bien un tel volume pour contenir «des dossiers et des retours sur l'année dernière». Tout un pan d'activités échappe néanmoins aux gens de BDfil. C'est le «off», à chaque édition plus incontrôlable et plus bourgeonnant. «Je découvre des initiatives tous les jours.» Qu'est-ce que ce sera quand il y aura le «off-off» comme à Broadway! 

Chaque année, le festival tourne autour d'une personnalité forte. Dave McKean coiffera 2018. «J'y vois un signe d'internationalisation, voire de mondialisation. Traditionnellement, nous restions axés autour d'un auteur suisse, ou du moins francophone.» McKean est Anglais. Il a 55 ans. «Il produit peu, mais chacune de ses créations crée l'événement.» L'Américain Terry Gilliam a ainsi qualifié «Cages» d'envoûtant. «Black Dog» a encore fait sensation en 2016. «Dave a bien sûr créé notre affiche, que reprendra comme couverture le livre. C'est un extraordinaire mélange de peinture et de nouvelles technologies. Le pinceau d'un côté, Photoshop de l'autre.» L'image, que Dominique Radrizzani qualifie de «très poétique», représente un accordéoniste dont l'instrument se termine en un leporello couvert de dessins. Il y a un château de Chillon quelque part. «Une manière de se situer entre ses compatriotes Lord Byron et Mary Shelley.»

Concombre masqué 

McKean, sa vie, son œuvre ne formeront bien sûr qu'un volet de BDfil 14. Il y aura aussi Mandrika, qui est assis juste à côté de moi. «Un Russe né à Bizerte qui s'est fait connaître en France avant de s'installer à Genève.» Mandrika a traversé toute l'histoire de la presse française de «Vaillant»à «Pilote» en passant par «L'Echo des savanes». «Normal qu'il se soit installé à Genève», s'exclame Dominique Radrizzani. «C'est là où Voltaire a terminé son «Candide» en 1755 en disant qu'il fallait cultiver son jardin. Mandrika, c'est comme vous le savez l'homme du Concombre masqué. Il nous a fait manger depuis du concombre à toutes les sauces, mais pas que.» L'auteur aura donc droit à sa rétrospective complète. 

La suite de la conférence de presse tient du déferlement. Il y est question des douze dessinateurs travaillant sur les mêmes trois pages du scénariste Jacques Lob, mort en 1990. «Un véritable casse-tête avec une foule de personnages et des directives très strictes». BDfil laissera une large place à Anouk Ricard, qui fera presque gamine (elle est née en 1995) à côté de ces vieux briscards. «Nous allons nous pencher sur le numérique, qui déboule en force en modifiant notre rapport à la lecture.» Ce sera grâce à un projet «visionnaire et pionnier» de Yannis la Macchia. Thomas Ott reste lui très papier. Normal, il le gratte! Le Suisse vient de signer l'album «Route 66» pour les Travel Books de Vuitton. «Il est permis de voir la mère des routes américaine comme un immense strip».

Schwitzgebel et Uccello 

Un festival boulimique ne saurait en rester là. Grâce au Centre BD de Lausanne, aux collections richissimes, le public pourra redécouvrir la BD dans la presse américaine des années 1900 à 1940. «C'est grâce à elle que les Etats-Unis se sont construit une culture visuelle.» Cet art populaire côtoiera celui, plus cultivé, de Georges Schwitzgebel. Les visiteurs de BDfil découvriront la genèse de son dernier film d'animation. «Le cinéaste s'est inspiré cette fois de «La bataille de San Romano», une peinture exécutée à Florence par Paolo Uccello au XVe siècle. Il en a tiré des variations vertigineuses.» Tandis que mon stylo s'essouffle, j'entends encore parler de jeunes talents, d'espace enfants, de presse satirique romande (André Paul fêtera ses 100 ans l'an prochain!) ou de Pictobello. La micro-édition sera présente. Il y aura des nuits, des projections et des bouquinistes. Plus ce qui est connu du «off». Comme on dit dans ces cas-là, il faudra pratiquer des choix.

Pratique

BDfil, Festival de bande dessinée Lausanne, divers lieux dans la ville. Du 13 au 17 septembre. Site www.bdfil.ch

Photo (Dave McKean/BDfil): Le haut de l'affiche 2018.

Prochaine chronique le mercredi 4 juillet. Subodh Gupta à La Monnaie de Paris.

 

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