Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

LAUSANNE/ "BDfil", c'est pour la semaine prochaine

C'était il y a deux mois, par une belle journée d'été. L'équipe de «BDfil» recevait la presse pour l'annonce du programme de sa 11e édition. La chose se passait 12, place de la Cathédrale, dans une maison épousant la pente de la colline. Bien plus d'étages d'un côté que de l'autre... Un immeuble laissé dans son jus, où les bureaux de «BDfil» ont remplacé ceux occupés jadis par la Cinémathèque suisse, qui logeait petitement là, avant d'occuper une partie du casino de Montbenon. 

En juillet 2014, Dominique Radrizzani créait la surprise en reprenant la direction de ce festival de la bande dessinée, comme il l'avait déjà fait deux ans plus tôt en abandonnant celle (la direction, donc) du Musée Jenisch à Vevey. Pour ceux qui le connaissent bien, la stupéfaction restait cependant restreinte. Ils savaient que l'homme s'est toujours passionné pour le dessin, et donc pour la BD. Certaines planches ont été montrées par ses soins à Vevey. Et Dominique le dit aujourd'hui tout haut: «Je remarque en ce moment davantage d'invention chez les créateurs d'albums que dans un salon parisien voué au dessin contemporain, comme «Drawing Now».

Une revue en plus 

Revenons maintenant à Montbenon, où les orateurs se succèdent pour définir la cuvée 2015 de «BDfil», l'événement devant se tenir à Lausanne du 10 au 13 septembre. Quatre jours. Il s'agit donc d'un festival concentré, comme peuvent l'être le lait et la tomate ou encore, la semaine précédente, «Le Livre sur les quais» à Morges. «L'équipe a été reconstituée après le départ de la génération précédente», explique Grégoire Junod, qui s'occupe de la Culture et du Logement à Lausanne. «La Ville maintient son soutien à cette manifestation, avec des moyens supplémentaires. Ceux-ci permettront notamment la création d'une revue.» 

Reste à Dominique Radrizzani le soin de présenter le programme, en n'oubliant si possible rien, ni personne. Une tâche difficile. Le moins qu'on puisse dire est que le menu s'annonce copieux. En plat de résistance, il y aura l'invité d'honneur. «Il s'agit de Blutch, qui me semble l'un des plus importants nouveaux de la BD, où il reprend l'histoire de la peinture et du cinéma. Le Strasbourgeois, qui a dessiné l'affiche sur laquelle on voit une fille entourée de bulles vides, aura bien sûr sa rétrospective. Elle comprendra entre autres ses cahiers de croquis, restés inédits.» Blutch, qui travaille sur la «nature hybride» de la BD décrite par Rodolphe Töpffer, bénéficiera aussi d'une monographie, coéditée par Dargaud.

Mickey renouvelé

«BDfil» proposera un autre hôte de marque, Mickey. «L'idée m'est venu lors d'une visite à Cosey», explique Dominique. «Il y avait chez lui une enveloppe qui m'intriguait. Je l'ai interrogé. J'ai appris qu'il réalisait une aventure de Mickey.» Comment la chose est-elle possible? Très simple. «Glénat a racheté les droits BD du personnage disneyen, il y a cinq ans. L'éditeur a commencé par proposer des réimpressions. Il a ensuite réalisé qu'il pouvait prolonger le sujet, en confiant la plus célèbre souris du monde à de nouveaux auteurs. Ceux-si mettront leur crayon au service du mythe, en gardant leur personnalité propre. Régis Loisel, qui travaille parallèlement à Cosey, gardera ainsi son trait charbonneux. Cosey reste à mon avis plus «neigeux». 

La Bibliothèque de Lausanne a assuré son concours à l'exposition Mickey «entre hier et ce demain se faisant dans le plus grand secret.» «BDfil» s'est ici assuré non pas une première, mais une avant-première mondiale. L'accrochage fera éclater le sujet. Il comprendra aussi bien Markus Raetz qu'Andy Warhol ou Tardi. «Nous avons passé commande à 36 artistes suisses et non des moindres.» Attendez-vous donc à du Thomas Ott ou même à du Zep.

Pratt à l'honneur 

Un festival ne saurait tourner autour de deux sujets. Il deviendrait lassant. «BDfil» connaîtra donc d'autres expositions, dont celle d'Alex Baladi, qui fera un «tableau western en découpages». Un gros plan sera effectué sur Riad Sattouf, qui connaît aujourd'hui un étonnant succès en racontant la Syrie des années 1970. «Le problème, avec lui», confesse Dominique, «c'est qu'il travaille à la tablette graphique. Cela signifie qu'il n'existe pas de dessins originaux.» Il fallait bien sûr penser aussi à Hugo Pratt, mort il y a vingt ans à Pully. «Cet anniversaire passe trop inaperçu. Personne n'y a pensé. On oublie l'auteur original, alors que les aventures de Corto Maltese se voient aujourd'hui prolongées par d'autres personnes.» 

Je vous passe la suite du programme, protéiforme et proliférant, surtout si l'on tient compte du «off». Il faut en effet dire quelque chose de la revue annoncée. «Nous lançons «Bédéphile». Il s'agit d'un volume annuel, qui paraîtra pendant le festival. Il ne s'agira pas d'un catalogue. Ce que nous voulons, c'est un organe de défense et d'illustration du genre. Vous me direz que la BD n'a aujourd'hui besoin de se voir ni défendue, ni illustrée. Mais il reste à fédérer les institutions s'en occupant. La parole se verra donnée à quantité de gens, qui proposeront des approches différentes. Je pense à des conservateurs de musée comme à des universitaires.» 

En attendant ce pavé, qui doit paraître chez Noir sur blanc, je terminerai en rappelant que «BDfil», soutenu par un nombre impressionnant de sponsors et de partenaires (35, si je sais bien compter), va devoir affronter plusieurs manifestations simultanées, dont les «Journées du Patrimoine» le 12 et le 13. La fin de l'été est riche sur les bords du Léman. Faites vos jeux. Faites surtout des choix.

Pratique

«BDfil», place de la Riponne, Lausanne, du 10 au 13 septembre. Site www.bdfil.ch «Bédéphile», aux éditions Noir sur blanc, 288 pages. Photo (BDfil): Mickey, bien sûr, dont les aventures se voient aujourd'hui prolongées par Cosey ou Régis Loisel. 

Prochaine chronique le vendredi 4 septembre. Le Centre d'art d'Yverdon se penche à son tour sur l'heure.

 

 

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