Campiotti Alain

JOURNALISTE

S'il hésitait entre Pékin et New York, Alain Campiotti choisirait-il Lausanne, où il vit maintenant? Journaliste, il a surtout écrit hors de Suisse, pour 24 heures, L'Hebdo, Le Nouveau Quotidien et Le Temps, comme reporter ou comme correspondant. Terrains de prédilection: la Chine, les Etats-Unis et le Proche-Orient au sens large. Autrement dit le monde qui change et qui craque.

Lausanne-Bangkok: la démocratie au défi

Bangkok vire au jaune. C’est la couleur des opposants qui tentent de paralyser la métropole thaïlandaise pour mettre à bas le gouvernement légitime de la fragile Yingluck Shinawatra. Un mois que ça dure, et il faudrait un miracle pour que ce nouvel épisode de tension se termine sans violence ou sans coup d’Etat militaire. Ou les deux.

Le jaune, c’est aussi la couleur de l’exotique pavillon que Bhumibol Adulyadej, alias Rama IX, roi de Thaïlande, a posé à Lausanne, près du quai d’Ouchy, en souvenir de ses séjours vaudois. Et ici comme là-bas, il s’agit du même jaune, celui d’une monarchie qui représente, pour la fragile démocratie thaïe, un vrai défi. Promeneur du Léman, ouvre les yeux !

Vous n’êtes pas familier de la politique siamoise ? Alors, bref rappel. En 2001, Thaksin Shinawatra, Sino-thaï ayant fait fortune dans les communications, devient premier ministre à la suite d’une campagne qu’il a financée de ses baths. Il met en œuvre une politique (soutien à l’agriculture, système de santé généralisé) qui plaît tant à une majorité de ses concitoyens que Thaksin et son parti ont gagné toutes les élections depuis plus de dix ans, et qu’ils remporteront celles du 2 février, si elles se tiennent.

Et pourtant, cet homme plébiscité vit en exil depuis cinq ans, à Dubai, sous le coup d’une condamnation pour corruption : il est accusé d’avoir fait fructifier ses propres affaires autant que celles du pays. Mais de loin, Thaksin ne reste pas inactif : Yingluck Shinawatra, la première ministre, est sa sœur.

Naturellement, la corruption, en Thaïlande, n’est pas une denrée spécialement rare, et le rejet du petit homme fort a d’autres raisons. La majorité sur laquelle il s’appuie est composée principalement de petites gens et de paysans, surtout dans le nord et le nord-est du pays. L’ancienne élite dirigeante, délogée du pouvoir, est plus influente dans le sud et à Bangkok même. Ses appuis sont dans les milieux d’affaires et dans les classes moyennes supérieures urbanisées. Et dans le camp royaliste.

Revoici le jaune. Or le roi, en Thaïlande, n’est pas une potiche. Sa famille est immensément riche. Sa personne est protégée par des lois draconiennes qui punissent de manière extraordinairement sévère tout crime de lèse-majesté. Et constamment, le parti jaune utilise ces armes pour tenter de délégitimer le camp Thaksin en l’accusant d’agir contre le trône.

L’actuelle flambée de tension à Bangkok a été déclenchée par la volonté de la petite sœur de faire adopter au parlement une large loi d’amnistie dont aurait bénéficié son frère, et par son désir de faire élire le Sénat thaï par le peuple. Difficile de parler, comme le fait l’opposition, de coup de force. Elle, par contre, prône l’abolition de la démocratie afin de reprendre le pouvoir par un biais corporatiste. Et le roi, malade, ne dit rien.

Cette crise lointaine mérite réflexion, quand on se balade du côté d’Ouchy, pas loin du pavillon doré. La démocratie, dont on croyait qu’elle se répandait, vit des jours difficiles, dans l’indifférence des démocrates. Dernier exemple en date : l’Egypte, où un coup d’Etat militaire, suivi d’un plébiscite sans légitimité, se déroulent avec notre approbation tacite.

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